Un roman de
Émilie Deshon
SOUVIENS-TOI D’OUBLIER Souviens-toi d’oublier — un roman d’Émilie Deshon
Thriller psychologique
À propos du romanET SI VOUS NE SAVIEZ PLUS
QUI VOUS ÉTIEZ ?
ET SI LES AUTRES,
EUX,
LE SAVAIENT ?
À QUI FERIEZ-VOUS CONFIANCE ?
À eux ?
OU À VOTRE PROPRE MÉMOIRE ?
Le roman
Il se réveille sans savoir qui il est.
Un homme ouvre les yeux à l’hôpital. Sa mémoire a disparu.
Il croit pourtant se souvenir d’une autre vie, d’un métier, d’une femme. Mais ce qu’on lui révèle sur son passé fait basculer tout ce qu’il croyait savoir.
Depuis deux ans, un homme est recherché. Une jeune fille appelée Leslie a été violée et assassinée.
Et peu à peu, une question devient impossible à éviter : et s’il était cet homme ?
SOUVIENS-TOI D’OUBLIER
Émilie Deshon
ATLAS ONE STUDIO · ÉDITION
Rien pour l’instant. La mémoire est encore silencieuse.
Vous êtes revenu
Le site se souvient.
Chapitre I
Prisonnier d’un étranger
A l’aube d’un matin de printemps
Un sentiment de panique me sort d’un lourd sommeil. Ce qui est étrange, c’est que j’ai beau ouvrir les yeux il fait terriblement sombre, c’est quasiment le noir total. Je dis quasiment car, de temps en temps, un flash apparaît subitement puis laisse à nouveau place à la nuit. Je commence à me sentir très angoissé, je ne comprends pas ce qui se passe.
Je ne sens rien autour de moi. Si, en fait, je sens un air à la fois chaud et humide. C’est épouvantable. Je n’arrive pas à distinguer si je suis encore dans un rêve ou si je suis dans la réalité. Si tel est le cas, je n’ai absolument aucune idée de l’endroit où je me trouve. Ni même pourquoi. Mon dernier souvenir est le visage de ma petite amie. Leslie Vallin. Cette blonde aux yeux en amande d’un bleu-vert ne laissant personne indifférent. Sa bouche à la forme d’un cœur, et la couleur d’une rose tout juste ouverte. J’aime cette fille plus que tout. C’est la seule chose dont je suis sûr à ce moment précis. Au moins, je ne ressens ni soif ni faim, c’est déjà ça. Apparemment, je suis allongé, sur un sol dur, j’essaye alors de me tourner sur le côté mais mon corps pèse un poids mort. Trop lourd. Il m’est impossible de me bouger. Crier, appeler au secours, j’y ai pensé, mais mes lèvres sont comme cousues. Je tends l’un de mes bras pour essayer d’agripper quelque chose, un objet, un indice du lieu où je me trouve. Mais rien. La seule chose dont je me souvienne est que je suis pompier. Je n’ai aucun problème. J’ai une vie tranquille, une famille, des proches, et des amis. Qui pourrait bien me vouloir du mal ?! Mes doigts glissent sur une matière rugueuse. C’est une sensation plutôt désagréable. Mon cœur s’accélère tout à coup, j’ai des bouffées de chaleur et une douleur indescriptible. Peut-être une migraine mais cette douleur est beaucoup trop forte pour n’être logée que dans ma tête. C’est insoutenable, et qui plus est, interminable. J’en viens à me demander pourquoi je ne suis pas encore mort à l’heure actuelle. Comment mon corps peut-il subir une telle souffrance ? Et si en fait, j’étais dans l’au-delà ? Et si tous les clichés, du style, « il repose en paix désormais » n’existaient pas, peut-être est-ce ça la mort ? Le noir, la chaleur, et souffrir indéfiniment ? Non, je divague, je ne suis pas mort puisque je pense. Mais je ne peux ni dormir ni me réveiller. Qu’existe-il de pire ? Je ne me souviens même pas de mon nom, ce que j’essaie pourtant de me remémorer depuis déjà un bon moment. Je ne sais même pas quel jour nous sommes, ni quelle heure il est. Je ne saurais même pas dire depuis combien de temps je suis là. C’est épouvantable, je suis certain d’avoir une vie, d’être quelqu’un, mais je n’ai aucun détail. Rien de plus ne me vient à l’esprit, et je commence sérieusement à m’inquiéter. Je suis contraint d’attendre, sans certitude de sortir un jour de ce cauchemar. Les battements de mon cœur sont irréguliers, et je peux sentir par moment l’intensité avec laquelle ils résonnent dans ma poitrine. J’entends même un toc...toc...toc dans mes oreilles. Je ne supporte plus ce cognement agaçant. Je n’en peux plus. Je deviens fou. Je voudrais pleurer, et devinez quoi ? Là encore je n’y arrive pas. Je n’ai plus de mot pour décrire l’absurdité que je subis. Je me force à me calmer car je n’ai pas d’autre solution. Je suis seul, terriblement seul. Finalement la mort n’est rien, c’est le chemin que l’on doit parcourir jusqu’à elle qui est le plus effrayant. Un frisson planté dans mes reins remonte le long de ma colonne vertébrale puis me glace la nuque. Le mélange de chaud et de froid a fait apparaître des gouttes de sueurs sur mon front. Je les sens dégouliner lentement de chaque côté de mon visage comme pour mieux me torturer. Tout ceci n’est qu’un enfer. Soudain, un claquement retentit. Il est suivi d’un fracas, mais cette fois-ci je suis heureux de l’entendre car il ne provient pas de mon corps. En effet, j’entends un bourdonnement comme si une foule de gens m’entourait. Le son est si aigu qu’il fait vibrer mes tympans. Tout à coup, un goût salé se mêle à ma salive, bizarrement très excessive. Une succession de flashs m’éblouit, et me brûle les rétines. Je me sens comme secoué violemment, cogné, piqué, puis mes poumons s’embrasent. Le feu prend possession de chacun de mes organes. Je me consume de l’intérieur, l’air tourbillonne autour de mes narines mais n’entre pas. J’étouffe.
BIP BIP BIP ...
-Monsieur, vous m’entendez ? Réveillez-vous !
Ma vision floue se précise peu à peu.
-Où suis-je ?
-Vous êtes à l’hôpital...vous avez été admis en urgence. Essayez de vous détendre.
-Que m’est-il arrivé ?
En posant la question, je remarque le regard discret, mais non moins inquiet, que lance le médecin à son assistante.
-On va vous expliquer...avant cela est-ce que vous pourriez nous donner votre nom ?
Je cherche avec insistance mais je me rends compte très vite que je n’en ai toujours pas la moindre idée.
-Je ne sais pas.
-Vous souvenez-vous de votre âge ?
-Non plus.
Le médecin tape trois coups à la porte de la chambre et donne ainsi l’autorisation à un policier d’entrer.
-Que se passe-t-il ? Dis-je en observant le médecin murmurer une phrase au policier.
-Il semble souffrir d’amnésie...je ne sais pas encore si la mémoire va lui revenir...je vous laisse avec lui mais pas trop longtemps.
Le policier fait un signe de la tête au médecin avant de s’avancer vers moi.
-Monsieur, je me présente, je suis l’inspecteur Rolland, je dois vous poser quelques questions.
-Est-ce que Leslie va bien ?
-Restez calme, s’il vous plaît, dites-moi ce dont vous vous souvenez ?
-Pourquoi ma petite amie n’est pas là ?
-Excusez-moi ? Votre petite amie vous dites ?
-Oui…oui… ma petite amie Leslie…euh…Vallin, c’est cela Leslie Vallin, elle est blonde et elle ...
Un deuxième policier, très jeune, entre dans la chambre, et chuchote quelque chose à l’oreille de l’inspecteur. Ce dernier devient pâle, et fait signe au jeune policier d’aller discuter dehors.
-Qu’est-ce qui se passe ?
-Nous revenons dans une minute !
Leur discussion ne s’éternise pas, et tous les deux rentrent sans tarder dans ma chambre afin de poursuivre leur interrogatoire.
-Monsieur, Leslie Vallin n’est pas votre petite amie.
-Comment ça ? ... Bien sûr que si... qu’est-ce que vous êtes en train de me dire ?
-Vous n’avez vraiment aucun souvenir ?
-Je crois que je suis pompier...et que…
-Vous n’êtes pas pompier Monsieur !
-Si… je vous dis que je suis pompier, j’ai une petite amie… j’ai une famille... je suis pompier... je.... je
En essayant de me relever, j’entends un bruit métallique provenir de ma cheville. Je tire légèrement le drap et j’aperçois une menotte me reliant au lit.
-Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
-Avez-vous une idée...ou une image de là où vous vous trouviez il y a vingt-quatre heures ? Poursuit l’inspecteur.
-Absolument pas !
-Monsieur... vous êtes recherché par la police depuis deux ans !
-Par la police ? C’est impossible ! Ecoutez tout cela est un malentendu... appelez ma petite amie s’il vous plait...je...
Mon cœur bat la chamade, mes mains sont moites, et une angoisse terrible m’envahît totalement. Je revois son visage, elle est si belle, je suis sûr que je la connais.
-Je voudrais bien l’appeler mais malheureusement c’est impossible Monsieur !
L’inspecteur passe la main sur son visage et prend une profonde inspiration.
-Mademoiselle Vallin est… morte... Monsieur
-Morte ? Non... je vous en prie... non. Comment ?
Je suis sous le choc.
-Vous avez violé et tué cette jeune fille. Vous n’avez jamais été pompier. Vous êtes un dangereux criminel. C’est la fin de deux ans de cavale.
Le ciel me tombe sur la tête.
-Vous vous trompez... je n’y crois pas... il doit y avoir une erreur !
L’inspecteur me montre sur son téléphone portable la photo du cadavre de cette pauvre fille. L’atrocité de la scène me contraint à me pencher sur le côté pour rendre un peu de bile.
-On vous a tiré dessus… à cinq centimètres près, la balle aurait atteint le cœur… mais ce n’est pas tout… votre coffre contenait un véritable arsenal.... Tout porte à croire que la fusillade dont vous avez été victime était un règlement de compte !
En me relevant, je croise dans la porte brillante de la table de chevet, le regard d’un homme brun aux traits tirés et au regard d’une dureté si sidérante que je fais un sursaut avant de réaliser qu’il s’agit, en réalité, de mon propre reflet. L’enfer du coma que je viens de vivre n’est rien à côté de celui qui s’ouvre devant moi. A cet instant, je comprends que je suis prisonnier d’un passé totalement étranger.
Les hommes ont des projets, Dieu rit !
Julian Laurenti a tout du gendre idéal. C’est un grand brun, les yeux bleus, sportif, taillé en v, la trentaine, très respecté dans son travail. Il a l’air invincible mais en même temps tourmenté. Quelque chose le ronge de l’intérieur.
Dès son plus jeune âge, il savait qu’il deviendrait pompier. C’était une vocation pour lui. Dans sa tête, il avait tout prévu. Son baccalauréat en poche, il suivrait une formation où il mettrait toutes ses chances pour réussir du premier coup. Assidu et déterminé, il savait qu’il y arriverait. Il ferait la fierté de ses parents. Et jusque-là, c’était un parcours sans faute. Son chef disait de lui que c’était un « très bon élément ». Il adorait son métier, venir au secours des gens. Sentir qu’il était utile, ça le faisait se sentir vivant.
vingt-trois ansUn jour, alors qu’il n’avait que vingt-trois ans, un feu s’est déclaré dans sa ville natale. Il était un des premiers sur les lieux avec son équipe. Des renforts les ont rejoints peu de temps après, mais le feu avait pris une telle ampleur qu’il était déjà trop tard malheureusement. Et un millier d’hommes ne pourrait rien contre un destin. Julian avait tenté l’impossible pour sortir des flammes, une femme et sa fille âgée de dix ans. La maison familiale s’était embrasée à la vitesse de l’éclair.
La vétusté dans laquelle vivaient les deux victimes ne leur avait laissée aucune chance. La mère de famille avait peu de ressources, et cumulait deux jobs pour subvenir aux besoins de sa fille. Alors, elle n’avait pas le temps, et encore moins l’argent pour entretenir cette vieille carcasse que lui avait laissée en héritage une tante éloignée. Elle remerciait le ciel d’avoir au moins un toit où dormir.
Mais ce toit qu’elle bénissait chaque jour avait fini par lui tomber sur la tête. Julian était au premier plan. Cette tragédie hantait désormais toutes ses nuits.
La pauvre femme en pleurs hurlait de toutes ses forces au secours. Elle implorait Julian de sauver sa fille qui s’était agrippée au cou de sa mère, terrorisée. Julian se tenait sur la grande échelle au niveau de la fenêtre de la chambre au premier étage. Pas le temps de dire un mot, pas le temps de tendre un bras. Une partie de la toiture s’était effondrée littéralement dans un nuage rouge vif réduisant en cendre tout ce qui se trouvait sur son passage.
Le choc fut d’une telle violence que Julian avait été projeté au sol, plusieurs os brisés, mais la vie sauve. Pour lui, ce n’était pas son heure.
Après plusieurs mois de coma, plusieurs mois de rééducation, plusieurs mois de réflexion, un traumatisme si lourd qu’il n’arrive plus à allumer une clope sans trembler à la simple vue du briquet, et ses vingt-cinq ans soufflés, Julian a dû se rendre à l’évidence. Il ne serait plus jamais pompier. Ce n’était pas au programme. Il ne s’était pas préparé à devoir prendre un virage à cent quatre-vingts degrés.
S’enchaîna une période de dépression, où il avait sombré dans l’alcool. Chaque jour il buvait un verre de plus jusqu’à ce qu’un matin il ne se reconnaisse même plus dans la glace. La barbe longue, les yeux rouges et cernés, les cheveux gras. Il ne se rappelait même plus quand est-ce qu’il avait pris pour une douche la dernière fois, ni même mangé un vrai repas. Son petit appartement de vingt-cinq mètres carrés commençait à craindre !
Heureusement il n’était pas trop tard. Tout ça, c’était un égarement, une mauvaise passe. Julian a su se ressaisir. Il a trouvé la force de rassembler en lui quelques miettes de courage, de dignité, de volonté, d’estime de soi pour affronter la réalité. Il ne serait plus jamais pompier, et alors ?! Des personnes ont perdu la vie devant ses yeux, eh bien il est temps de leur faire honneur en continuant à vivre ! Cette image atroce qu’il n’arrivait pas à enlever de sa tête, Julian avait fini par accepter de la laisser exister en lui. Elle ferait désormais partie de lui. Elle était là pour qu’il n’oublie jamais de se rappeler combien la vie est fragile, éphémère.
Julian avait pris une bonne douche. Il avait jeté ce vieux T-shirt qu’il avait depuis des semaines sur le dos, et enfilé des vêtements corrects. Il s’était décidé à prendre rendez-vous chez le coiffeur au coin de la rue.
Pendant que la coiffeuse lui lavait les cheveux au bac, il en profita pour lire le journal. Il n’avait pas regardé les informations depuis un bon moment non plus. De toute façon, il n’avait pas manqué grand-chose. Toujours des guerres, des faits divers déprimants, quelques pages sport, et enfin les annonces. Julian sentait qu’il était temps de tourner la page, et d’en écrire une nouvelle. Il fallait qu’il trouve une autre voie. Quelque chose où il se sentirait tout aussi utile que chez les pompiers. A première lecture, rien ne semblait correspondre. A la deuxième nous plus.
Julian referma le journal et s’installa devant le miroir. La coiffeuse commença la coupe. Les premières mèches de cheveux tombèrent sur le sol. « Il était temps ! » S’exclama-t-elle. Julian esquissa un léger sourire puis la conversation de deux autres clients attira son attention. Un vieil homme parlait de son fils.
-Il a toujours voulu être policier. De tout petit ! Oh il ne devait pas avoir plus de cinq ans ! Il me disait papa tu verras, plus grand, j’attraperai tous les voleurs de la ville ! Je serai le meilleur !
-C’était déjà quelqu’un votre fils ! Répondit le deuxième homme.
-Il est ma plus grande fierté ! Un jour ça a failli mal tourner. Un cinglé a séquestré sa femme et son enfant chez lui. Il était complètement sou, et il a menacé de les tuer tous les deux. Mon fils était sur les lieux. Il a réussi à convaincre le type de laisser sortir la femme et le gosse, mais pas de se rendre. Cet enfoiré s’est débattu lors de l’arrestation, il a réussi à poignarder mon fils. Par chance il n’a été que blessé mais ce n’est pas passé loin ! J’ai eu la peur de ma vie. Un pompier, un brave jeune homme l’a sorti de là rapidement !
Julian afficha un large sourire sur son visage car le fameux pompier, dont parlait le monsieur, c’était lui !
-Pardon messieurs ! Excusez-moi de vous interrompre mais je...
-Oh voyez-vous ça ! Ça alors ! c’est le pompier dont je viens de vous parler !
S’exclama le vieil homme tout heureux.
-Monsieur Laurenti ! Je ne vous avais pas reconnu !
-Oui j’imagine ! Confirma Julian qui comprenait parfaitement cette remarque. Son physique en avait pris un coup ces derniers temps.
-Comment allez-vous ? Mon fils m’a mis au courant pour votre accident, il m’a montré l’article dans le journal avec votre photo. Je suis tellement désolé mon garçon ! Dit le vieil homme en lui serrant la main entre les deux siennes !
-Merci monsieur !
-Je voudrais vous remercier... pour mon fils... vous êtes mon héro à moi ! Ajouta le vieil homme en essuyant une fine larme sur sa joue rosée.
-De rien monsieur ! De rien… Répondit Julian un peu gêné.
-Je vais vous offrir votre coupe ! Pour vous remercier, ce n’est pas grand-chose mais j’y tiens !
-Oh non ça me gêne beaucoup monsieur... mais il y a une chose que vous pourriez faire pour moi !
-Tout ce que vous voulez mon garçon !
-Je voudrais rencontrer votre fils, j’aimerais lui poser quelques questions sur sa carrière.
-Bien sûr ! Il sera ravi de vous revoir !
A cet instant précis, Julian avait pris sa décision : Se reconvertir en flic.
Parfois, les choses ne tiennent pas à grand-chose. Ou alors, on suit simplement un chemin tout tracé, invisible à l’œil nu mais palpable avec le cœur. Julian avait retrouvé cet inspecteur de police qu’il avait secouru auparavant. Cet homme s’appelait Jérôme Hubbert, et il était un exemple d’humilité, de force, et de bravoure. On ne se lassait pas d’entendre la moindre anecdote ayant construit son expérience. L’inspecteur Hubbert avait beaucoup aidé Julian dans sa reconversion. Il lui devait bien ça, et en plus, il était ému par ce gosse qui aurait presque pu être son fils. C’est ainsi que Julian était devenu inspecteur de police à son tour. Surdoué dans les études, il avait obtenu tous ses diplômes haut la main et quelques années plus tardétait déjà en poste quelques années plus tard. Hyperactif et passionné, il passait ses journées au commissariat, et ses nuits sur le terrain.
les années passentEt puis les jours, les mois et les années ont passé. Une belle journée de printemps, lors d’une intervention, Julian a rencontré Sarah. Une belle blonde. Elle était bien plus jeune que lui, et déjà une fille, prénommée Leslie. Le père de la petite s’était volatilisé dès l’annonce de la grossesse. Il faut dire qu’à quatorze ans, devenir père ça peut faire fuir. Sarah voyait en Julian le père idéal pour sa fille âgée de dix ans déjà. « Le temps passe si vite ! » Disait-elle. Elle avait vingt-quatre ans lors de leur rencontre, et Julian, trente-trois.
Mais pour lui, Sarah était l’une de ces personnes dont on croit qu’elles ont déjà vécu plusieurs vies, à en voir leur aisance dans tous les domaines. Lui, d’un naturel sociable mais néanmoins plus réservé, il admirait chez elle sa générosité, son charisme, sa joie de vivre. La vie ne l’avait pas gâtée, dieu sait combien elle ne s’était pas gênée pour lui mettre des bâtons dans les roues. Mais rien n’y faisait, elle continuait son chemin. Elle remontait sans cesse sur le ring. Infatigable.
Inévitablement, Sarah et Leslie rappelaient à Julian les deux victimes de l’incendie. Tout de suite, Julian s’était senti responsable d’elles. Un besoin de les protéger toutes les deux s’était installé en lui.
Mais un soir d’autonome, le sort avait eu raison de la peau de Sarah. Et de la pire des façons qui soit. De la plus cruelle pour une mère.
S’il y en a sur terre qui ont eu leur part du gâteau, et plus encore, et bien Sarah elle n’en avait eu que des miettes, qui plus est, éparpillées. Son seul bonheur, c’était sa petite fille, son trésor. Ses moments de joies à elle, elle les comptait sur les doigts d’une seule main. La première fois qu’elle a entendu le cœur de son bébé battre en elle, qu’elle l’a senti bouger dans son ventre, la première fois qu’elle a posé ses yeux sur elle, et sa rencontre avec Julian. Il ne guérissait pas tout, certes, mais l’apaisait tout de même un peu. C’était son tube d’Arnica à elle contre les coups que lui infligeait la vie. Le début de son existence n’était que chaos.
Son petit trésor, Leslie était devenue avec le temps une très jolie jeune fille. A seize ans, elle en paraissait dix de plus, tant physiquement que mentalement. Si bien que tout le monde la prenait pour sa petite sœur.
Sarah avait pris toutes les précautions auxquelles il faut penser lorsqu’on est responsable d’un enfant. Les caches prises, les protections d’angles, les barrières, les blocs fenêtres, les objets toxiques et tranchants. Et puis vient tout ce qui relève du domaine psychologique. Ne pas parler à un étranger, ne jamais faire confiance aux personnes qu’on ne connaît pas, et parfois même à celles qu’on connaît bien ! Un conseil dont on mesure l’importance mais qu’on a tout de même du mal à appliquer.
Sarah avait pris la décision aussi de mener Leslie chez un psychiatre, histoire d’estomper chez elle aussi les cicatrices que peut laisser une enfance difficile. Elle la déposait chaque jour devant la porte de l’école, et venait la chercher le soir au même endroit. Elle en faisait de même pour les rendez-vous chez le psy. Elle contrôlait ses fréquentations sans être trop intrusive non plus. Et puis, il fallait bien tout de même qu’elle ait des amies. Sarah avait un grand sens de l’amitié, et elle l’avait inculqué à sa fille.
Mais quand la mort vient vous chercher, vous ne pouvez pas lui dire que vous ne parlez pas aux inconnus. Vous ne pouvez pas lui tourner le dos, ni changer de trottoir. Qu’on l’accepte ou non, qu’on soit prêt ou non, elle vient, c’est tout. Vous pouvez lui dire qu’il est trop tôt pour mourir, elle vous répondra qu’il sera rarement trop tard. Quel que soit les chemins que vous puissiez prendre, elle se trouvera forcément là, devant vous un jour, et de bien bonne heure.
Pour Sarah, c’était le vingt-huit d’un mois d’octobre.
Ce soir-là, Leslie passait la nuit chez sa meilleure amie. Cette dernière avait organisé une fête pour son anniversaire. Sarah et Julian en avaient profité pour passer une soirée en amoureux. Aller au cinéma voir un bon film, et se régaler chez le meilleur italien de la ville.
Leslie avait mis une belle robe noire. Leslie en rêvait depuis qu’elle l’avait repérée chez Zara, lors d’une sortie shopping entre copines au centre commercial. Cette robe était ravissante. Leslie l’était encore plus lorsqu’elle la portait. Un malheur ne devrait jamais frapper lorsqu’on vit un bonheur absolu. Mais c’était le cas pour Sarah.
Avec Julian, ils étaient rentrés vers minuit trente. On ne peut pas dire qu’ils roulaient sur l’or, alors une soirée comme celle qu’ils venaient de passer, ils savaient l’apprécier. Sarah était comblée. Julian l’avait couverte d’attentions, il tenait à la rendre heureuse, à réparer à sa manière les torts causés par la vie. De son côté à lui, Sarah n’avait pas effacé toutes ses angoisses mais elle en apaisait beaucoup. Julian avait de moins en moins de cauchemars depuis qu’elle était dans sa vie. Sa douceur et ses éclats de rire l’avaient aidé, lui aussi, à reprendre goût à la vie.
Julian était raide dingue d’elle. Sarah était folle de lui. C’était donc une évidence pour eux, ils allaient se marier !
Julian ne s’était pas mis à genoux, il n’avait pas écrit de long discours, mais avec simplicité et tendresse, il avait fait sa demande. Sarah était restée scotchée devant la bague quelques secondes avant de pousser un cri de joie terminant par un oui. Puis, ils étaient rentrés à la maison. Sarah avait mis au moins une bonne demi-heure à détourner les yeux de son annulaire gauche avant d’embrasser langoureusement Julian qui n’avait pas quitté des yeux sa future épouse. Il avait dépensé une bonne partie de ses économies pour lui offrir un magnifique solitaire.
Julian était heureux. Malgré un premier avertissement, il avait gardé la foi. Cette fois c’était sûr, tout se passerait comme prévu. Un beau mariage sous un beau ciel bleu. Il se voyait déjà dans son costume trois pièces à attendre au pied de l’hôtel entouré de sa famille et de ses amis proches. Sarah serait magnifique, comme elle l’est toujours, et elle le rejoindrait dans la célèbre robe blanche. Une pièce montée, du bon champagne, une fête jusqu’au bout de la nuit. Oui un beau mariage comme on en voit dans les films.
Seulement dans la vraie vie, on choisit rarement le scénario, et encore moins ses acteurs. Et le problème aussi avec la mort, c’est qu’elle n’emporte pas seulement une personne dans tout son être, mais aussi une partie plus ou moins grande de tous ceux qui l’entourent.
Julian et Sarah étaient encore sur leur petit nuage lorsque les sonneries de leurs téléphones respectifs s’étaient mises à retentir l’un l’autre, à quelques secondes d’intervalle. Sarah avait décroché le sien en premier passant d’un sentiment de joie incommensurable à un état de panique incontrôlable. L’angoisse lui était montée dès la première sonnerie. Elle sentait au fond d’elle que quelque chose de grave était arrivé à son bébé. Ce petit bébé qu’elle avait serré si fort contre elle en entendant son premier cri.
Leslie était introuvable depuis une demi-heure environ. La fête s’était déroulée à la fois en intérieure et en extérieur, afin de profiter du magnifique jardin décoré avec soin pour l’occasion, malgré la fraîcheur de ce début d’automne.
Les premières personnes à s’être aperçues de l’absence de Leslie, dont sa meilleure amie, l’avaient cherchée partout. Elles avaient même fait un tour du quartier, mais leurs recherches n’avaient rien donné. En pleurs, sa meilleure amie qui ne s’était pas aperçue de son absence tout de suite s’en voulait à mort. Elles avaient passé une bonne partie de la soirée ensemble, puis vers les neuf heures, Leslie avait prétexté se sentir un peu barbouillée, et vouloir se reposer quelques minutes dans la chambre.
Sa meilleure amie a expliqué à la police regretter de ne pas être allée la voir dans la chambre plus rapidement, histoire de prendre de ses nouvelles. Elle a ajouté également qu’elle ne comprenait absolument pas pourquoi Leslie aurait quitté la maison sans la prévenir, comme l’a indiqué un témoin.
Sur le premier rapport de police, aucun élément ne permettait de donner une piste ni même un sens à sa disparition. Aucun étranger n’est entré dans la maison. Leslie avait probablement quitté le domicile de sa meilleure amie de son plein gré, comme on pouvait le constater sur la vidéo surveillance de la maison. Pour prendre l’air ? Pour rejoindre quelqu’un ? Pour suivre quelqu’un ? Ça on n’en savait rien. Le téléphone portable de Leslie n’avait rien donné non plus. D’ailleurs, elle ne l’avait pas pris sur elle, ce dernier était resté au fond de son sac.
Julian comprit à cet instant précis que tout lui échappait. Encore une fois. Non il n’y aurait pas de mariage, pas de robe blanche, pas de pièce montée, pas d’éclats de rire à l’horizon. Il avait tenté de garder son sang-froid quelques instants, mais lui aussi, il avait ressenti cette angoisse qui vous dit clairement que tout ne va pas bien se passer. Les dés sont jetés, on ne peut plus les rattraper.
Julian sentit qu’il ne maîtrisait plus rien du tout, comme sur son échelle, les yeux plongés dans ceux terrorisés de cette pauvre femme. Cette fois, ce regard qu’il n’avait jamais oublié, mais dont il aurait donné tout ce qu’il avait pour ne plus jamais le revoir, lui était réapparu. Dans ce regard, il y a de la peur et de l’évidence. On peut y lire l’heure et l’endroit où s’arrête toute une vie. Tout un univers. Cette fois, ce n’était pas un fantôme, c’était bien réel, et c’était celui de sa bien-aimée.
Les larmes lui montèrent aux yeux. Julian était tétanisé, il se tenait là, debout, face à Sarah incapable de prendre une décision. Décrocher son téléphone pour joindre ses hommes, les mettre immédiatement sur le coup. Mettre en place une alerte enlèvement le plus rapidement possible. Se rendre sur place, chercher dans les moindres détails un indice pouvant indiquer où Leslie se trouvait à cette heure précise. Incapable. Il était en train de revivre l’horreur qu’il avait réussi à surmonter quelques années auparavant. Sauf que cette fois, Julian allait y passer. Même s’il n’était pas le père biologique de Leslie, il l’aimait plus que tout. Il aurait donné sa propre vie pour elle. Seulement Julian sentait qu’il était déjà trop tard pour négocier un échange avec le diable. Et malheureusement, oui, il était trop tard.
Le corps sans vie de Leslie avait été retrouvé un peu moins d’une heure après le début des recherches, tout près de la maison de sa meilleure amie. D’après les premiers rapports d’expertises, elle semblait avoir été violée et étranglée. Son corps avait été caché dans un buisson aux abords d’une allée.
Tout d’abord, le cœur qui brûle dans la poitrine, puis, qui se déchire en deux. La tête qui tourne, la vision qui devient trouble. Les jambes qui flanchent, qui ne tiennent plus ce corps qu’on sent devenir trop lourd pour elles. Le visage qui se noie sous une pluie de larmes. Le souffle court, on sent que l’air se raréfie. On étouffe. On suffoque. Le cerveau souffre aussi alors on perd la raison. On implore le ciel. On l’insulte aussi. On hurle de toutes ses forces parce que ça fait trop mal. Puis tout s’arrête. Tout s’en va. Seul le vide reste. On ne sait plus rien, sauf une seule chose. On ne veut plus être de ce monde non plus.
Voilà ce qu’a vécu Sarah. Un an à revivre ce cauchemar en boucle chaque jour jusqu’à ce qu’elle en finisse une fois pour toute. Sa petite fille lui avait été arrachée. Plus rien ne pourrait ramener ni Leslie, ni Sarah à la vie. De façon physique pour l’une et psychique pour l’autre.
Au premier anniversaire de la mort de Leslie, Sarah a mis fin à ses jours. Une overdose de médicaments, et Sarah avait rejoint sa petite fille au ciel. Laissant à son tour, un Julian anéanti.
Bing Bing bang
-Dan ! Allez debout !
Je suis comme drogué. J’entends une voix féminine. Malgré ma vision floue, j’arrive à distinguer une silhouette aux longs cheveux. Certainement une infirmière, comme le laisse supposer sa blouse blanche. Ce qui m’intrigue tout de même, c’est qu’elle a retiré la menotte qui me retenait au lit, et me sort de ce dernier. Son attitude est assez étrange.
-Qui êtes-vous ? Demandais-je.
-Chut ! Parlez moins fort !
-Qui êtes-vous bordel ? Redemandais-je aussi fort que la première fois. Je suis totalement paniqué et je cherche à savoir à tout prix ce qu’il se passe, même si mon état ne me permet absolument pas de me débattre.
-Bon fermez là alors !
Je sens une aiguille s’enfoncer dans mon bras… puis plus rien.
Quelques heures plus tard
-Allez réveillez-vous ! Vous m’entendez ?
C’est à peine si j’arrive à ouvrir les yeux, que dans un élan incontrôlé, je dégobille un fond de bile. Par chance, j’ai eu le réflexe de me pencher sur le côté.
-Que se passe-t-il… encore ? Demandais-je à bout de force.
-Tenez !
C’est effectivement une jeune femme à la longue chevelure qui me tend un mouchoir. Mais cette fois, elle ne porte pas une blouse d’infirmière mais un jean, un blouson en cuir, et surtout un flingue ! Et j’entends dans sa voix un accent, mais ma mémoire me fait défaut pour en identifier la provenance.
Je jette un coup d’œil rapide autour de moi, et je remarque qu’on se trouve dans un hangar, humide et désaffecté. Je me trouve sur un matelas à même le sol.
-Mais qui êtes-vous putain ? Et où est-ce qu’on est ?
-En sécurité... du moins pour l’instant si vous coopérez !
-Pardon ? Pfff Je ne comprends rien, tout ça est un cauchemar !
-De quoi vous souvenez vous ?
-De rien ! M’énervais-je.
-Vous êtes sûr ?
Je la regarde avec insistance et ressens immédiatement que cela lui déplaît fortement.
-Écoutez… je ne sais pas…je ne comprends pas ce qui se passe ! C’est sûrement un malentendu ! Je ne sais plus qui je suis... je vous le jure !
Elle attrape une chaise située dans le fond de la pièce, et s’assoit près de moi.
-Votre nom est Daniel Davis, Dan, pour faire plus court, vous êtes né le 4 juin 1993... ça vous dit quelque chose ?
« Ça ne me dit rien du tout. »
-J’comprends pas... Le flic qui est venu tout à l’heure, m’a dit que j’étais un putain de psychopathe… un violeur !
Elle a l’air choquée par cette annonce.
-Vous avez l’impression d’en être un ?
-Non c’est impossible je... je n’ai pas pu faire une chose pareille ! Je… euh… même si je ne me rappelle rien... je n’ai pas pu faire ça... comment aurais-je pu... il doit y avoir une erreur... je suis... je ne sais plus !
« Pfff paf »
Son talkie-walkie hache quelques mots.
-Bougez pas je reviens !
Elle sort de la pièce par une porte en fer, et me voilà tout seul au milieu de ce garage empestant le renfermé. Elle a tout de même eu la délicatesse de me laisser une bouteille d’eau posée sur un bouquin, une sorte de vieux manuel. J’ai tellement soif ! Ma bouche est rugueuse. Mon épaule gauche me fait terriblement souffrir. J’ai une écharpe autour d’elle qui me compresse et m’étouffe. Le litre de flotte ne fait pas un pli. Je meurs de soif ! Puis, je suis attiré par le vieux manuel. C’est une notice d’électroménager. Rien d’intéressant à priori, mais je remarque en tournant rapidement quelques pages que certains mots sont surlignés ou entourés. « Bizarre ! »
« CLAC »
-Bon ! Il va falloir y aller ! Dit-elle en rentrant dans la pièce avec un air contrarié.
-Ah bon où ça ?
-Premièrement, c’est MOI qui pose les questions ici… VOUS, vous y répondez ! Deuxièmement, il vaut mieux pour vous que vous retrouviez la mémoire rapidement ! Troisièmement, tenez-vous à carreaux ! Vous êtes entre les mains de la CIA ! Allez debout !
Son accent prend tout son sens. Les américains ! Elle se penche sur moi afin de m’aider à me relever.
-Attendez une seconde !
Elle me retire le manuel, et le coince sous son bras.
-Allez on y va !
La porte donne sur un couloir qui dessert des box à voiture. On avance jusqu’à l’avant dernier, où un 4x4 noir nous attend. Les vitres sont teintées mais celle du conducteur est baissée. Un grand type se tient au volant. Baraqué, rasé, les yeux cachés derrière des lunettes de soleil ray ban, veste en cuir noir, et un air d’énergumène qu’on ne souhaite pas croiser le soir dans la pénombre.
-Allez, montez à l’arrière !
Elle s’installe sur le siège avant côté passager et met le manuel dans la boîte à gant. La vitre du chauffeur remonte et le véhicule démarre sur les chapeaux de roues. Les pneus crissent et les virages semblent interminables avant que l’on sorte du garage souterrain. Quand j’aperçois le premier rayon de soleil, à travers la vitre arrière, il me semble ne pas l’avoir vu depuis une éternité. Je me sens comme un nouveau-né. Les arbres, le ciel, les rues, les gens assis aux terrasses des cafés, tout a l’air si beau. Je tente d’ouvrir la vitre afin de respirer un peu d’air mais celle-ci est bloquée.
-Il vaut mieux rester discret ! Me lance-t-elle.
-Est-ce que vous allez enfin me dire où vous
m’emmenez ?
Elle souffle. Le fait que je ne compte pas lui obéir l’agace.
-Ok ! Mon nom est Cassidy Ickends. Je travaille pour la CIA, et plus précisément, sur une affaire dans laquelle vous êtes au centre. Mais avant de vous en dire plus, c’est vous qui devez vous souvenir de quelques éléments ! On est bien d’accord ?!
-Je suis un amnésique à qui on a fait croire qu’il est un violeur, qui se trouve actuellement entre les mains de la CIA, et qui serait incapable de dire dans quelle ville il se trouve actuellement, ni même dans quel pays !
« Le temps va être long. »
Tout en disant cela, je me surprends à avoir retenu la plaque d’immatriculation du 4x4 dans lequel nous nous trouvons tous les trois, le chauffeur, Cassidy et moi-même : EG-990-GF 13. Je suis tellement surpris d’avoir en retenu un tel détail ! J’arrive même à en déduire que nous nous sommes en France, et plus précisément, dans la région marseillaise. Mon cerveau n’est finalement peut-être pas si amoché ! Je préfère garder le silence à ce sujet, et la laisser me confirmer cette information. Un véritable jeu du chat et de la souris s’installe entre nous.
Seules les montagnes ne se rencontrent pas
Après la mort de Sarah, Julian a continué à chercher le meurtrier de Leslie. Deux longues années durant lesquelles il a épluché des tas de dossiers, questionné des dizaines de personnes qui avaient été en contact de près ou de loin avec sa belle-fille. De la plus proche amie à la simple connaissance. Mais ça ne donnait pas grand-chose. Toujours la même version. Tout portait à croire qu’elle avait fait une mauvaise rencontre. Il avait suffi de deux heures seulement entre sa dernière conversation avec sa meilleure amie, et son escapade, pour perdre la vie.
Sarah avait laissé une lettre à Julian :
Mon amour,
Je vais citer la phrase de mon film préféré parce qu’aujourd’hui, elle ne fait plus seulement partie d’un film mais de ma réalité : « tu as été l’histoire de ma vie, mon livre tout entier, mais moi je n’ai désormais été qu’un chapitre dans la tienne » je veux que tu continues à vivre, à sourire, et à aimer. Fais-le pour toi. Tu le mérites. Tu sais que pour moi tout ça n’a plus de sens, plus lieu d’être car il me manque un cœur dans la poitrine pour pouvoir rester auprès de toi. Je ressens chaque jour mille éclats de verre me transpercer la chair. J’ai détesté ma vie jusqu’à la naissance de Leslie. Mais ce jour-là, c’est comme si j’avais ouvert la boîte de Pandore. J’ai compris au premier regard posé sur elle le sens de la vie. Elle était ma lumière. Je suis dans l’obscurité depuis l’instant même où elle est partie. Jamais ma douleur ne s’apaisera. Je sais combien tu souffres toi aussi. Je veux que tu te relèves, peu importe le temps qu’il te faudra, tu en es capable. Tu es la personne la plus forte que je connaisse. Pense à toi, toi qui a tant à donner aux autres. Je suis partie, mais c’est toi qui es un ange. Tu déposes de l’amour dans chaque vie que tu croises. On se reverra, mais je veux que ce soit le plus tard possible. Je t’aime mon ange.
Sarah.
Cette lettre, Julian l’a lue, relue, et re-relue, jusqu’à la connaître par cœur. Puis, lorsque le papier a commencé à fondre sous son flot de larmes, il a décidé de la plier en quatre, et de l’enfermer dans une boîte. Cette boîte, Julian l’a choisie avec soin. Elle est en bois blanc, le dessus est décoré de deux anneaux imbriqués l’un dans l’autre. Pour certains, ces anneaux pourraient signifier des alliances, mais pour Julian se sera à jamais deux âmes qui se sont tant aimées. Bien sûr, il n’a suivi aucune des promesses que Sarah lui a demandé de tenir. Ni d’aller bien, ni de continuer à aimer tous les gens qui l’entouraient. Au contraire, Julian s’est mis à haïr de toutes ses forces la seule personne sur terre responsable de son malheur. Il s’est juré qu’il deviendrait son pire cauchemar. Durant les premiers mois qui ont suivis, Julian a sombré dans l’alcool et la drogue. Refusant d’être en arrêt maladie, il continuait d’aller au bureau, mais rares étaient les fois où ses collègues ne le ramenaient pas chez lui ivre mort. Quelques-uns se sont relayés à son chevet pour ne pas le laisser seul, et ont essayé de l’écarter de l’enquête, mais sans succès. Julian ne voulait rien lâcher. Leslie était morte à quelques mètres seulement de la fête d’anniversaire. L’autopsie avait révélé qu’elle avait été violée et étranglée. Cependant, le déroulement des faits restait très flou. Les enquêteurs supposaient que Leslie était sortie un instant de la maison, et que par malchance, elle avait croisé la route d’un psychopathe dont l’ADN n’avait rien donné. Le meurtrier de Leslie n’était pas connu dans la base de données. Sans suspect à interroger, il était difficile d’élucider les mystères qui planaient autour de ce crime. Julian voulait la peau de ce salaud de la pire espèce, c’est la seule chose qui le faisait se lever le matin, et aussi un rail de cocaïne, qui venait pallier le manque de sommeil causé par les insomnies. Quand Julian sentait que son corps était à bout de nerf et de fatigue, il finissait de s’assommer au whisky. Il ne voulait pas être réveillé par les cauchemars, alors il préférait sombrer dans un coma, ivre mort. Son état était plus qu’inquiétant, et lorsqu’il arrivait au commissariat avec sa mine effrayante tant elle traduisait le chagrin et la haine, tout le monde ressentait une pointe dans le cœur. Au début, personne ne voulait le contrarier. Il en avait assez bavé comme ça, alors passer du temps au boulot ça pouvait peut-être être une bonne chose, mais c’est devenu de pire en pire. Julian arrivait titubant, empestant la transpiration et l’alcool. Amaigri par le nombre de repas qu’il sautait, il finissait par flotter dans ses vêtements. Il était impossible d’engager une conversation, tant son regard trahissait le vide en lui. D’ailleurs, un grand nombre de gens dans son entourage lui prédisait une fin tragique avant la fin de l’année en cours. La situation était telle que la hiérarchie avait eu vent de son piteux état, et avait décidé de forcer Julian à se faire soigner. Sa dépression était telle, que le fait de ne pas l’aider, aurait été considéré comme une non-assistance à personne en danger. Ils l’ont mis à pied et l’ont menacé d’aller plus loin s’il refusait de suivre son traitement. Aucun de ses supérieurs ne souhaitait se séparer de Julian définitivement, ils avaient tous bien trop de respect et d’admiration pour lui. Parmi ses chefs, il y avait le lieutenant Max Manvil, un homme d’une soixantaine d’années, pour qui la retraite approchait et qui se languissait d’en profiter, lui qui s’était dévoué corps et âme à sa fonction. Il avait de bons contacts dans la police mais aussi dans l’administration. C’était un homme de caractère, une force de la nature physiquement, un bloc d’acier mentalement. Personne ne venait s’y frotter sans s’y piquer. Même ses détracteurs ne pouvaient nier son emblématique charisme. Dans le milieu, il était devenu une référence.
Max avait tenté de raisonner Julian, et de lui faire accepter qu’il ne connaîtrait, sans doute jamais, le fin mot de l’histoire. De son côté, Max n’avait pas abandonné, mais il ne supportait pas de voir la santé de Julian se consumer jour après jour. Un jour, Julian se rendrait compte qu’il est trop tard. Trop tard pour tout, et trop tôt pour mourir. Ce croisement infernal dans lequel Julian serait pris au piège s’il ne se décidait pas à chercher, non plus le diable, mais le mieux pour lui. Sarah ne voulait pas que la solitude soit sa prochaine compagne, et Julian avait plongé tête première dans cette relation bâtie sur un planché jonché de bouteilles vides, et le portait de ce monstre en toile fond. Depuis quelques mois, même s’il mangeait de manière plus équilibrée et plus régulière, qu’il s’était remis au sport de façon quotidienne, footing et boxe, Julian résistait encore difficilement à l’alcool. Ce n’était plus au point d’être ivre mort, mais la limite n’était jamais bien loin. Il avait pu reprendre le travail. Même si le cœur n’y était plus, il prenait tout de même le temps de défendre encore la veuve et l’orphelin quand l’occasion se présentait. Pour ce qui était du reste, les conflits de voisinage, la délinquance en tout genre, le trafic de drogue, l’ordre public...tout ça le laissait totalement indifférent. Les dossiers qui s’empilaient, ne semblaient plus l’inquiéter et il déléguait au maximum, ce qui n’était pas toujours vu d’un très bon œil. Julian n’était plus admiré par ses collègues comme autrefois, mais ça aussi, ça lui était bien égal.
-Inspecteur Laurenti ?
Julian assit à son bureau, les yeux rivés sur une photo de Sarah qu’il garde toujours sur lui, dans la poche intérieure de son imperméable noir, est en train de se remémorer comme chaque jour qui passe, la première fois où il l’a vue. Elle est entrée dans le commissariat en colère. Sa voiture venait d’être verbalisée, alors qu’elle récupérait Leslie à l’école. Les travaux de voiries de la ville s’éternisaient, et il était impossible de se garer sur le parking. Une pagaille monstre paralysait une partie du centre-ville à la sortie des classes. Ce jour-là, Sarah était en retard, et elle avait laissé sa petite Twingo rouge bordeaux sur le bas-côté. Elle ne gênait pas, mais en l’espace d’une demi-heure, durant laquelle l’institutrice avait couverte d’éloges Leslie, un flic lui avait collé une prune. Elle avait trouvé ça tellement injuste, qu’elle n’avait pu s’empêcher de venir contester cette amende directement au poste. Elle avait fait un tel raffut dans le hall d’entrée que Julian était sorti de son bureau pensant avoir à faire à une délurée ! Mais quand leurs regards se sont croisés, le temps semblait s’être arrêté. Après quelques secondes à s’observer l’un l’autre, Julian proposa à Sarah de venir lui expliquer la cause de son état plus au calme dans son bureau. Il se rappelle qu’elle était entrée dans ce même bureau, plus belle que jamais malgré son chignon désorganisé, son haut délavé et un chewing-gum dans la bouche qu’elle mâchait un peu trop fort. Elle ressemblait à Julia Roberts dans le film Pretty Woman. « L’habit ne fait pas le moine ».
-Inspecteur Laurenti ?
Julian sort de ses pensées et relève la tête. Il aperçoit sur le seuil de la porte un jeune policier qui n’ose pas entrer. C’est un gosse, un petit brun, dans un uniforme presque trop grand pour lui, si timide que ses joues en sont toutes rouges, et que sa voix est quasi inaudible.
-Oui entrez ! Je vous prie, n’ayez pas peur ! Je ne mords pas !
- Je sais, je vous connais bien... enfin je veux dire, vous, vous ne me connaissez pas mais moi... je... Dit le jeune policier à la voix tremblotante.
-Calmez-vous… asseyez-vous et prenez une profonde
inspiration ! Le rassure Julian.
-Oui pardon... désolé... en fait je suis venu vous voir car je... je sais que... je sais ce qui vous est arrivé.
-Oui... je crois que vous n’êtes pas le seul ici, mais c’est vrai que vous êtes pourtant très jeune, vous avez quel âge ?
-J’ai vingt et un ans, Inspecteur.
-Appelez-moi Julian, je vous en prie. Je sais que je vous parais vieux mais... je ne le suis pas autant que j’en ai
l’air ! Ne buvez jamais d’alcool croyez en mon expérience !
-J’ai quelque chose d’important à vous dire Julian !
-Eh bien, je vous écoute !
-Ah vrai dire, c’est délicat car je ne veux pas vous faire... enfin je ne veux pas que vous vous fassiez de faux espoirs... si jamais ce n’est pas lui.
-De qui parlez-vous ?
-De... du meurtrier de votre belle-fille, Leslie !
Entendre son nom à nouveau raviva un sentiment de colère en Julian dont le regard se replonge dans le vague.
-Julian ?
- ...
-Julian ?
-Oui excusez-moi... je... dites-moi ce que vous savez !
-En fait, un homme est actuellement à l’hôpital. On lui a tiré dessus, certainement lors d’un règlement de compte. Le choc a été d’autant plus violent qu’il roulait à vive allure. Une partie de la voiture a été totalement enfoncée, c’est même un miracle qu’il soit en vie, et pas si amoché que ça... étant donné les circonstances. Il devrait se remettre physiquement mais il souffre visiblement d’amnésie… et en fait…
-Pardonnez-moi mais… que voulez-vous que ça me foute ?!
-Eh bien… parce qu’il dit avoir une petite amie… Leslie ! Il a même dit Leslie Vallin ! C’est impossible… mais comment peut-il connaître son nom s’il n’est pas lié de près ou de loin à sa mort ? Il a le double de son âge ! Le plus sûr serait de faire réaliser un test ADN… il s’appelle Nathan Anderson … selon les papiers qu’on a retrouvés dans son véhicule… Julian ? Vous m’entendez ?
Julian est livide. Cela fait un peu plus de deux ans qu’il le cherche, et voilà que la vie le lui sert sur un plateau.
-Julian, je ne veux vraiment pas vous donner de faux espoirs…après tout, cela semble impo…
Julian se lève, attrape ses clefs, posées sur son bureau, enfile son impaire, et récupère son arme disposée dans un coffre-fort, avant de la coincée entre ses reins et le haut de son jean noir.
-Julian où allez-vous ?
-Coincer cette ordure !
-Je vous accompagne !
Julian sort en trompe du commissariat, il pousse sur ses jambes essayant d’aller de plus en plus vite, mais il sent que ces dernières sont en flanelles tant le stress l’envahit. S’il pouvait, il se téléporterait dans cette chambre d’hôpital, et pointerait son arme sur le front de cette raclure. Ce moment, il l’attend depuis si longtemps.
« Deux ans que je rêve de crever ce fils de mmm... »
Julian s’énerve ruminant dans sa barbe tout un tas d’insultes et cherchant sa golf anthracite dans tous les sens.
-Julian... Julian votre voiture est par là. Êtes-vous sûr d’être en état de conduire ?
Julian s’installe côté conducteur et démarre le moteur.
-Je viens avec vous ! Dit le jeune policier tout en montant côté passager.
Il a tout juste le temps de s’assoir que Julian accélère faisant crisser les pneus et claquer la portière. Julian est silencieux et surtout très nerveux. Sa conduite est loin d’être irréprochable, mais la sirène retentissante sur le toit lui permet tout un tas d’écarts. Après avoir grillé presque une dizaine de feux rouges et de stops, et roulé sur une voie de bus à une vitesse largement supérieure à celle recommandée qui leur vaut d’être en moins de dix minutes au centre hospitalier, contre une demi-heure en temps normal, les deux hommes descendent du véhicule, laissé en double file devant les urgences, et entrent dans le hall.
-Julian suivez-moi... c’est au troisième étage... chambre 412.
Ils montent par les escaliers, l’ascenseur étant surchargé de monde, et arrivent dans un couloir entrecoupé de portes coupe-feu, et empestant le produit désinfectant. Certaines chambres sont vides, certaines sont occupées par des vieillards ou des personnes, dont l’état en dit long sur la gravité de leur état. Julian déteste cet endroit. Excepté le service maternité, ce lieu est l’antichambre des mauvais souvenirs, de la souffrance, de la peur et de la mort. Lorsqu’on se retrouve ici, l’état qui nous cloue au lit nous amène à prier un dieu auquel on ne croit pas, espérant obtenir une faveur.
-C’est par là...
Julian sent son cœur battre la chamade dans sa poitrine. Ses jambes lui semblent être en coton, et lui donnent la sensation de peser une tonne. Chacun de ses pas est lourd, rendant le chemin, qui le mène vers son but ultime, interminable. Ce couloir semble interminable ! Il a vécu ce moment tant de fois dans sa tête, mais là tout est réel. Cette pourriture n’est plus qu’à quelques mètres de lui, invalide, inoffensif, il ne reste plus qu’à l’achever. La sueur lui donne les mains moites, et son front est recouvert de gouttes d’eau. La tension est largement palpable.
-On est arrivé !
Julian fait un léger demi-tour, s’appuie dos au mur et sort un paquet de cigarettes, enfoui dans la poche de son jean. Il en porte une à ses lèvres et allume le briquet.
-Mais enfin que faites-vous Julian ? S’insurge le jeune policier tout en lui retirant le briquet des mains, et tentant de le ramener à la raison.
- On est dans un hôpital ! Ecoutez ! Vous n’êtes pas dans votre assiette... on devrait peut-être revenir plus tard.
-Hors de questions ! Hurle Julian, tout en ouvrant en trombe la porte de la chambre 412.
C’est avec stupéfaction que Julian découvre un lit vide. Il ouvre la porte de la salle de bains. Rien. Il vérifie dans le petit placard au fond de la pièce si des affaires y sont rangées. Rien non plus.
-Je ne comprends plus rien ! Normalement il aurait dû être là, et le policier devant la porte aussi ! » Lance le jeune policier, tout aussi saisi par l’absence du suspect que Julian.
-Vous m’avez pris pour un con c’est ça ? Dit Julian tout en s’approchant du jeune policier, plus menaçant que jamais.
-Quoi ? Mais non ! Je vous jure que...
-Ça vous amuse en fait c’est ça hein ?!
Julian saisit le jeune policier par le col de sa chemise, et s’apprête à le plaquer contre le mur à l’aide de son avant-bras lorsqu’une infirmière les interrompt.
-Que se passe-t-il ici ? Dit-elle inquiète.
Le jeune homme repousse gentiment Julian, et se tourne vers l’infirmière.
-Madame, hier un homme était ici. Il était amnésique en se réveillant ... Il a été admis à la suite d’un grave accident...
-Oui tout à fait, le patient Anderson, mais il est décédé ! Il y deux heures environ ! Répond l’infirmière gênée.
-Eh merde ! Eh merde !!! EH MEEERRRRDEEEEE !!! Hurle Julian de toutes ses forces faisant sursauter l’infirmière, ainsi que les patients, présents dans le couloir qui le dévisagent, effrayés.
-Comment ça décédé ? Je l’ai interrogé moi-même à son réveil… il n’était pas sur le point de mourir. S’étonne le jeune policier.
-Apparemment il a fait un arrêt cardiaque ! Affirme l’infirmière.
-Où ? quand ? COMMENT ? S’exclame Julian ne maîtrisant plus ses nerfs, et secouant l’infirmière de toutes ses forces. Celle-ci, terrorisée se met à sangloter.
-Il devait passer un… un… IRM… en… en bas… ils n’ont rien … rien pu faire… je suis désolée Monsieur !
Le jeune policier attrape Julian par le bras et l’oblige à lâcher la jeune femme.
-Julian ça suffit ! CALMEZ-VOUS !
Julian se recule. Il prend sa tête entre ses mains comme s’il voulait la retirer pour ne plus devenir fou. C’est un cauchemar !
-Pourquoi n’ai-je pas été prévenu personnellement tout de suite ? Demande d’un ton plus calme le jeune policier.
-Je suis désolée… je ne…
-Montrez-moi le corps !
-Pardon ?! Mais vos collègues l’ont emmené ! Ils ont dit qu’ils se chargeaient de…
-Mais de quels collègues parlez-vous ? S’agace le jeune homme, sidéré.
Il n’y a qu’un prisonnier qui rêve de liberté
Après avoir roulé plusieurs heures, nous arrivons au bord d’un petit lac. Un endroit splendide. Je crois que je n’avais jamais rien vu d’aussi beau de toute ma vie, mais mon amnésie m’empêche toujours de me souvenir de quoique ce soit. Cet air frais me fait un bien fou, et comment puisque je suis brûlant de fièvre. Cassidy m’a donné deux cachets durant le trajet, mais ils font peu d’effet. Elle, et le mec qui bosse pour elle, ou qui lui sert de garde du corps, je ne sais pas trop, ont sorti des bagages du coffre. On dirait qu’on va rester là un moment. Bizarre. La maisonnette est pas mal, elle ressemble à une cabane dans les bois. L’intérieur est soft mais largement suffisant. Cassidy m’a installé dans une petite chambre et m’a ordonné d’attendre là. Un médecin doit passer examiner mes plaies dans quelques minutes. Je l’attends avec impatience. Mes côtes sur le côté droit me font un mal de chien. Et les points sur mon arcade ont pétés. J’ai pissé le sang un bon quart d’heure avant que Cassidy ne trouve un fil et une aiguille, et qu’elle me recouse avec brio. Je n’aurais pas cru qu’elle soit ce genre de nana. Les gonzesses qui portent une arme manquent en principe de douceur. C’est un sentiment que j’ai, puisqu’aucune de mes supposées conquêtes, ne me reviennent à l’esprit. Juste Leslie. Son visage se dessine à la perfection quand je ferme les yeux. Ce souvenir est si réel que j’arrive à sentir encore l’odeur de son parfum. C’est comme lorsqu’un sens vous manque, et que tous les autres sont décuplés. Cette unique image qui s’allume dans mon esprit est saisissante de précisions. Je peux voir les dégradés de blond dans ses cheveux, le bleu limpide de ses yeux, ce regard profond et envoûtant accentué par ses longs cils noirs. Sa peau de pêche si belle qu’on aurait dit celle d’un nouveau-né, et ses joues saupoudrées d’un rose scintillant. Une œuvre d’art.
-Toc toc le médecin est là ! Dit Cassidy en entrant en trombe dans la chambre.
-Vous savez, en principe on frappe avant d’entrer !
-Oui mais ça c’est quand on est dans une situation normale avec quelqu’un de normal... donc là ça n’est pas le cas, hein ?! Me rétorque-t-elle avec une moue moqueuse à la limite du mépris.
-Vous êtes hilarante !
-Vous êtes un criminel ! Vous devriez me remercier de vous faire soigner !
-Oui mais mort je ne vous sert plus à rien, toc!
Elle me mitraille du regard. Je crois que je l’ai contrariée.
-Vous étiez en train de faire quoi là ? Me demande-t-elle d’un air, tout à coup, suspicieux.
-Rien pourquoi ? Dis-je mettant mes mains en évidence.
-Vous étiez en train de sourire quand je suis entrée…
-Eh bien voilà j’étais en train de sourire... vous êtes contente ?
-À quoi étiez-vous en train de penser ?
-Aux oiseaux qui chantent dehors...
-À quoi ? Insiste-t-elle de manière très autoritaire.
-Vous ne lâchez jamais l’affaire vous, hein ?!
-À quoi ?
-À ma petite amie... c’est bon ? Madame est satisfaite ?
Elle me regarde avec dégoût.
-Dégelasse !! Je me tire ! Je reviens quand vous avez fini Docteur.
Le médecin s’approche de moi et commence à sortir les accessoires de sa mallette. Cassidy lève les yeux au ciel.
-C’est vous qui avez insisté ! Criais-je alors qu’elle referme la porte derrière elle.
Le médecin est un homme d’une soixantaine d’années, pas très grand, cheveux grisonnants, des lunettes sur le nez et la voix roque.
-Allongez-vous sur le lit... dans votre état, il vaut mieux que vous ne bougiez pas trop !
-Je vais désinfecter vos plaies... et refaire votre bandage autour de votre épaule. Vous avez des migraines, des vertiges ?
-Non... stressé par contre... je ne sais toujours pas qui je suis, et ce que tous ces poulets me veulent...
-Pour cela, je ne peux rien vous promettre ! Des souvenirs… des parties de votre vie vont sûrement vous revenir sous formes de flashback… mais est-ce que cela suffira à reconstituer tout le puzzle de votre histoire... ça ! Dieu seul le sait ! En ce qui concerne votre présence ici... je ne suis moi-même pas habilité à le savoir... et même si c’était le cas... je ne serais pas autorisé à vous le dire ! Mais un conseil... Montrez-vous coopératif ! C’est le mieux pour vous !
- Ça sonne le vécu ?!
Il fait mine d’approuver, sans vraiment m’en dire plus. Il retire le pansement imbibé de sang et de pu sur l’impact de balle.
-Ce n’est pas joli joli… il faut désinfecter tout ça… et prendre des antibiotiques… sans ça vous risquez une septicémie… je vais refaire les points, quelques-uns ont sauté… et mettre un bandage propre… je vais vous laisser aussi des antidouleurs… la nuit risque d’être compliquée !
-Je crois que mes côtes sont cassées… c’est douloureux !
-Bougez le moins possible !
Je le regarde dubitatif. Il réalise que la situation n’est guère favorable à ma guérison.
-Je sais ! Faites au mieux ! Voilà pour le bandage, je vais regarder votre arcade maintenant…
-Cassidy a refait mes points.
-Oui ! Et c’est du bon boulot ! Elle a toujours été douée !
-Vous la connaissez bien ?
-Assez pour dire que c’est quelqu’un de très bien !
-Elle fait quand même partie de la CIA !
Je ne peux m’empêcher de faire la remarque.
- Il y a des cons partout… c’est aussi vrai pour les belles âmes !
- Je ne suis pas sûr que dans ce genre de milieu on puisse encore se vanter d’en avoir une !
-Ce qui compte au fond c’est le libre arbitre... diriez-vous que vous faites tous vos choix par force ou par conviction ?
Je le regarde perplexe.
-C’est bon c’est fini ? Crie Cassidy en entrant à nouveau dans la chambre, tel un boulet de canon.
-Oui... c’est ma faute... je parle beaucoup ! Voilà voilà jeune homme... reposez-vous !
Cassidy raccompagne le médecin à sa voiture.
Je vais à la fenêtre de la chambre, et entrouvre un petit rideau rouge qui masque du jour, pour les regarder discuter sur le devant du chalet. Elle a l’air émue de le voir comme s’ils avaient un lien particulier tous les deux. Elle le prend dans ses bras avant qu’il ne monte dans son 4x4 blanc. Il ouvre la fenêtre et lui adresse encore quelques mots, l’air soucieux. Je dois me rendre aux toilettes qui sont situées dans la salle de bains au fond du couloir qui dessert les deux seules chambres. Après avoir uriné, je me rafraîchis le visage et la nuque, puis je me découvre plus en détail. Le type dans le miroir a l’air du méchant dans un film. La peau marquée de cicatrices, les yeux noirs et pleins de haine. Une haine que je ne ressens pourtant pas. Aucun souvenir d’elle. Et puis, il y a ces tatouages sur l’avant-bras, qui me donne mauvais genre. Pas le faux bad boy qui plaît aux filles. Ah non ! Là on est dans le vrai dur ! Celui qu’on ne veut pas croiser le soir. Ni même un jour dans sa vie. Même mes superbes abdos ne me rassurent pas. Ces derniers ne sont pas là juste pour faire beau ! Ils sont là pour ma survie ! Prenant connaissance de qui je semble être, je me mets à paniquer. Une bouffée d’angoisse m’envahit. Et si j’étais vraiment un malade qui comptait faire une tuerie avec toutes ces putains d’armes dans mon coffre. Ma vision devient floue, et mes jambes sont en flanelles. Ou alors je suis un mafieux, un tueur à gage, un... Je ne peux plus respirer... j’étouffe... je me précipite vers la fenêtre, située à mi-hauteur, entre les toilettes et la douche, pour avoir un peu d’air frais... le loquet a du mal se déverrouiller mais finit par céder. J’inspire à plein poumon un air vif qui me soulage, et en m’appuyant sur le rebord j’entends Cassidy parler au téléphone. Je me penche davantage pour écouter ce qu’elle dit.
« Il n’est pas dans un très bon état... le choc a été violent... on est à la planque… mon oncle l’a examiné... on ne sait pas combien de temps il va mettre pour retrouver la mémoire... et le temps presse... il faut qu’on trouve une solution... Attends ! Je te rappelle ! »
Elle me voit, et se précipite dans le chalet. La porte d’entrée claque.
-Eh ! Ouvrez cette porte ! Qu’est-ce que vous faites ? Hurle-t-elle en tapant sur la porte de la salle de bains comme une hystérique.
-J’ouvre voilà ! Il n’y a pas de quoi s’affoler... j’ai le droit de pisser tout de même, non ?
-Sortez ! La prochaine fois que vous voulez pisser vous demandez ! Ok ?!
-Oui maman !
-Et fermez là !
Je retourne m’allonger dans la chambre, qui me sert pour l’heure de prison. Elle me suit, remontée comme un coucou.
-Pourquoi me détestez-vous autant ?
-Quand vous aurez retrouvé la mémoire, vous vous détesterez aussi ! Me répond-t-elle avec une assurance qui me glace encore plus le sang.
-Cassidy, je... écoutez je vous promets que je ne me souviens de rien, je n’ai pas l’air comme ça mais j’ai peur de qui je pourrais bien être... vous comprenez ?
-Oui... je comprends... mais ça ne change rien... je doute que l’amnésie ne vous rende meilleur !
-Et si c’était le cas, je pourrais peut-être vous aider... J’ai l’air d’être important dans cette affaire que vous menez alors pourquoi nous ne pourrions pas coopérer ?
-Mais je ne demande que ça moi ! Coopérer ! Le problème c’est que je ne suis pas dans votre tête... je ne sais pas si vous êtes sincère… là à cet instant précis… ou si vous jouez l’amnésique pour nous faire perdre du temps ! Si vous l’êtes réellement, ce que je crains fortement, vous ne m’êtes d’aucune utilité ! Et dans ce cas, c’est la prison à perpétuité qui vous attend !
-Pour quel motif ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Et pourquoi ce policier pense que j’ai tué ma petite amie ?
- Je pense qu’ils font erreur sur la personne…ou peut-être même qu’ils bluffent ! Dans tous les cas, ce ne sont pas les informations que j’ai… et, sans vouloir leur manquer de respect, je pense faire plus le poids qu’un petit commissariat de quartier !
-Qui a tué Leslie ?
-Je suis en train de vous dire que vous risquez la perpétuité ! Vous réalisez ?! Ou vous préférez vous préoccuper d’une fille ?
-Ce n’est pas une fille ! C’est ma petite amie bordel !
-Vous n’avez pas de petite amie !
-Mais qu’est-ce que vous en savez-vous au juste ?
-Vous êtes fiché à la CIA ! On connaît tout sur vous ! Vous êtes suivi, mis sur écoute… rien ne nous est inconnu… vos comptes, vos appels téléphoniques, vos relations, vos fréquentations, la composition de votre dressing, de votre frigo, on va même jusqu’à observer la fréquence à laquelle vous pissez ! Ça vous va ?! Vous n’avez pas de petite amie ! Rentrez-vous ça dans le crâne Dan !
-Vous bluffez !
-Non je vous assure ! Mais ce qui est sûr c’est que vous détenez des informations d’une importance capitale pour sauver la vie de millier de gens… et je ferai tout mon possible pour vous empêcher de commettre cet acte abominable !
-Quel acte Cassidy ?
L’angoisse qui me colle à la peau depuis le premier jour de mon réveille ne cesse de grandir, et plus Cassidy me parle, plus je sens que je n’ai aucune issue, aucune porte de sortie... la fin pour moi est certainement proche et douloureuse.
-Je vous jure que je ne sais absolument pas de quoi vous parlez !
-Un acte en prévision aussi sordide, ça ne s’oublie pas ! Je refuse de le croire ! Une gestuelle accompagne ses mots.
-Je pourrais être seul, s’il vous plaît ? Juste un moment ! Je vous en prie !
Ma tête bouillonne. Je suis sous le choc. Ce que je vis est un enfer. Leslie est peut-être morte. Je suis peut-être même son tueur. Et je suis probablement plus que cela. J’aurais préféré ne jamais me réveiller.
Cassidy me regarde. Elle est intriguée par mon dépit. Je m’attendais à ce qu’elle me hurle dessus, ou me rétorque quelque chose avec mépris, mais au contraire elle me l’accorde avec un « bien sûr » d’un ton adouci. Elle est presque compatissante. Mais ça ne suffit pas à éteindre l’état de panique intérieure dans laquelle je me trouve. L’envie de déverser un torrent de larmes m’envahit. Mais aucune larme ne semble vouloir couler sur le visage du diable qui est bel et bien le mien. Je réalise que ma vie ne m’appartient plus. Recroquevillé sur mon petit lit, je donnerais tout ce que j’ai pour être un nourrisson dans les bras de ma mère. Ai-je encore une mère ? Une famille quelque part ? L’amnésie m’a donné une nouvelle âme, mais l’enveloppe charnelle qui l’entoure me condamne pourtant au même sort. Je n’ai aucun moyen de prouver ma bonne foi, et je ne peux m’en prendre qu’à celui qui sommeille en moi.
De l’eau a coulé sous les ponts
Julian monte dans sa voiture, mais cette fois-ci, du côté passager. La mine décomposé, livide, à bout de souffle, vidé comme s’il venait de courir un marathon.
-Je vous en prie prenez le volant ! Je suis désolé pour... pour mon attitude... je... en plus je ne vous ai même pas demandé votre nom. Dit Julian en tendant les clefs au jeune policier.
-C’est Lucas... Lucas Lemeunier... et ne vous excusez pas... je comprends tout à fait... et puis c’est moi qui suis désolé... j’aurais dû vous parler de ça en m’assurant d’abord qu’il était bel et bien celui qu’on cherche, et surtout qu’il était en lieu sûr !
-C’est pas d’votre faute... je crois que tout ça... tout ça me dépasse en fait !
-Je vais voir ce que je peux faire au niveau des caméras de surveillance ! Il y a sûrement une explication !
-Il faut que je voie un ami... ça ne vous ennuie pas de faire un détour ?
-Non bien sûr que non... je prendrai le métro pour rentrer et commencer...
-Non non venez avec moi ! Je vais vous le présenter... vous travaillez avec moi dorénavant... enfin si vous êtes d’accord ?
-Avec plaisir Julian... je vous remercie.
-On va se tutoyer aussi Lucas... non ?!
-Si !
-Prenez le tunnel direction l’autoroute !
Sur le trajet Julian essaye de reprendre ses esprits, de s’apaiser, de donner un sens à ce qui vient de se passer. Non pas le fait que sa proie lui ait filée entre les doigts, mais sa réaction, trop émotive. Julian a compris devant la porte de cette chambre d’hôpital, qu’il n’était pas prêt à l’affronter, même s’il s’était convaincu du contraire tout ce temps. Ce n’était pas l’envie, ce n’était pas non plus le courage, qui lui manquaient. C’était bien plus profond que cela. Être face à lui impliquait une chose essentielle : connaître en fin la vérité. Julian s’était tout imaginé sur la mort de Leslie. Être sur le point de découvrir la véritable version des faits, l’effrayait. Il redoutait que tout soit plus horrible encore. Il avait besoin de parler à quelqu’un. Une personne de confiance qui le connaissait peut-être plus encore qu’il ne se connaissait lui-même. Cet ami que la vie lui avait offert comme une compensation à tous ses malheurs. Une bouée dans un océan déchaîné à laquelle il s’était raccroché pour ne pas sombrer totalement.
-Tourne à gauche, c’est le grand portail blanc.
Dit Julian après une vingtaine de minutes parcourues en voiture jusqu’à cette belle résidence sur les hauteurs de Cassis. On pouvait voir la falaise bordant la mer. Le mélange de couleur était fascinant. Une œuvre d’art comme en offre quelques fois la nature.
-Je descends, je vais sonner à l’interphone. Gare-toi sur la place numéro huit au fond à droite.
Lucas observe autour de lui la beauté des lieux, le superbe panorama qui se reflète dans son rétroviseur ainsi que le jardin qui se laisse découvrir lentement au rythme de l’ouverture du grand portail. Il y avait des arbres taillés à la perfection de chaque côté du parking. La pelouse était d’un vert exotique, et entrecoupée de fleurs multicolores. Il gare la voiture à l’emplacement indiqué par Julian, défini par des petits murets en pierre.
-Allez viens... c’est au dernier étage !
Le hall d’entrée de l’immeuble n’en est pas moins prestigieux. L’ascenseur dépose Julian et Lucas au quatrième étage, et quand la porte s’ouvre, une voix retentit.
-Julian !
-Max ! Tu as eu mon message ?!
-Oui j’étais sur le port... je suis remonté aussitôt ! Comment vas-tu ?
-Ça peut aller... je te présente Lucas... un chouette gars !
Dit Julian en posant sa main sur l’épaule du jeune homme.
-Bonjour Lucas !
-Enchanté Monsieur ! Dit Lucas timidement.
-Appelle moi Max ! Aller entrez... je vous offre quelque chose ?
L’appartement de Max est un sublime trois pièces à la décoration sobre et moderne. Une terrasse couverte offre une vue à couper le souffle sur la baie.
-Un café s’te plaît... Répond Julian en s’asseyant sur un tabouret de bar.
-La même chose merci ! Demande Lucas.
- Alors...tu penses vraiment que c’était lui ?
-…
-Julian ?
-Ouais excuse-moi je... je sais plus quoi penser... je crois devenir fou !
-Lucas, il faut que tu récupères les vidéos de surveillances... celles de l’hôpital... celles des différents parkings extérieurs et sois-terrains... essaye de retourner sur place le plus vite possible... trouve un témoin... quelqu’un qui a vu quelque chose... le moindre détail ! Tout sera utile ! J’ai déjà commencé à passer deux trois coups de fils... dès que j’ai eu ton message Julia ... ce mec, on ne sait pas encore si c’est vraiment le meurtrier de Leslie... et puis Lucas... je... je ne veux pas te vexer... tu as certainement voulu bien faire mais es-tu sûr d’avoir bien compris le nom qu’il a prononcé ? Peut-être que...
- Je vous le jure Max… j’imagine bien que tout ça est surprenant mais c’est la vérité !
-Je te crois de bonne foi, ça va sans doute, mais peut être que tu as mal entendu ou alors... tu avais tellement envie que ça soit lui… toi aussi, vu que… que... si je ne me trompe… tu… tu aimais beaucoup Leslie !
Julian resté silencieux jusqu’alors, le regard toujours dans le vide relève la tête brusquement.
-Pourquoi tu dis ça ?
Max regarde Lucas attendant que la réponse vienne de lui.
-Max ?
Lucas devenu nerveux et écarlate essuie ses mains moites sur son jean.
-Je vois que vous vous êtes renseigné sur moi !
-Tu te doutes bien que ça ne pouvait pas en être
autrement ?
-Eh ho ! De quoi vous parlez tous les deux ? Crie Julian en se levant de son siège.
-Ok, Julian je ne t’ai rien dit car je ne voulais pas remuer le couteau dans la plaie, et puis je ne savais pas ce que tu allais penser de moi... et surtout tu ne m’as pas vraiment posé de questions me donnant l’occasion de te dire que Leslie... effectivement je la connaissais bien !
-C’est à dire ?
-On ... se connaissait… j’étais présent ce soir-là... parce que ma sœur était dans sa classe… j’étais à la fête d’anniversaire où… où elle est morte !
Julian prend une forte inspiration et commence à se diriger vers la terrasse.
-C’est un gamin il a cru bien faire...il...
-J’ai vraiment cru que c’était lui putain ! Dit Julian en prenant sa tête entre ses mains.
-Arrêtez ! J’suis peut-être qu’un gamin, comme vous dites, mais je ne suis ni sourd ni attardé ! Il a dit que Leslie Vallin était sa petite amie !
-Lucas ! Ça ne tient pas la route ! Ce mec est âgé de quoi ?! Une trentaine d’années ?! Il a donc au moins une quinzaine d’années de plus qu’elle... comment aurait-elle pu être sa petite amie ? Et puis, d’après ce que dit le premier rapport de police, c’est un voyou de haut niveau. Tatoué, baraqué, armé jusqu’aux dents ! Avec un nom anglais ou américain ?! Vraiment…ça ne tient pas la route !
-Il est amnésique, il ne souvient de rien... mais s’il prononce son nom, c’est qu’il la connaissait ! Et de ce que j’ai entendu, il parle correctement français ! Sans accent ! Et si c’était un psychopathe, quelqu’un qui…
-Lucas ! Stop ! Rentre chez toi ! Tu en as assez fait comme ça tu ne crois pas ?!
-Je sais que c’est totalement hallucinant... il fallait tenter... c’est tout ce que je voulais !
Lucas enfile sa veste, qu’il avait déposée en arrivant, sur le dossier du petit tabouret de bar, et se dirige vers la porte l’air touché par la tournure de la situation.
-Lucas ! Attends !
Max tente de le retenir par le bras mais sans succès.
-Je trouverai la sortie ! Dit Lucas s’enfuyant par les escaliers de secours.
Max rentre dans l’appartement et referme la porte en soupirant. Puis, il sort son téléphone de la poche arrière droite de son jean. Il y compose le numéro d’un de ses anciens indics, qui décroche à la première sonnerie.
-Occupe-toi des caméras de surveillance... d’un témoin... le petit s’est tiré !
-Pourquoi tu fais ça ? Demande Julian surpris par l’appel que Max est en train de passer.
-Je te rappelle ! Jure Max en raccrochant aussitôt.
-Je n’ai pas dit qu’on arrêtait tout... juste qu’il y a très peu de chance que ça soit le meurtrier... Lucas l’a mal pris MAIS C’EST UN GAMIN ! On ne peut pas prendre le risque de le mêler à tout ça.
-Il est compétent... de ce que j’en ai vu... pourquoi tu...
-Tu sais quoi ?! C’est ça ton problème, Julian !
-Quoi ?
-C’est que t’es trop gentil... Lucas est seulement un GAMIN ! Laisse-le en dehors de tout ça ! Laisse-le s’occuper des contraventions et des conflits de voisinage !
-Je... je suis... je suis complètement à l’ouest... je n’ai même pas réfléchi que je le mettais en danger... mais je crois que tu devrais arrêter tout ça !
-Tu te fous de moi là ?!
-Quand j’étais dans ce foutu couloir de l’hosto, quand je pensais être à quelques mètres de lui, j’ai ressenti quelque chose de bizarre en moi... je pensais me sentir mieux une fois qu’il serait... au bout de mon arme... mais non… je me suis senti... si...
Dring dring dring
La sonnerie du portable de Max interrompt Julian.
-Excuse-moi mon vieux, je dois répondre ! Profites-en pour te ressaisir !
Le loup est dans la bergerie
« Cass! Cassidy! Cassi ! »
Ma gorge est en feu et ma tête est prête à exploser. Une douleur insoutenable me terrasse.
-Que se passe-t-il ? Je vous entends hurler depuis l’autre bout du chalet !
Elle me voit me tordre dans tous les sens. Elle s’approche de moi et pose sa main sur mon front en sueur.
-Vous êtes brûlant de fièvre... mon oncle m’a laissé des piqûres en cas de crise... je vais les chercher.
Elle s’empresse de récupérer la trousse à pharmacie que lui a laissé le médecin tout à l’heure. J’en déduis que ce dernier, et son oncle, sont en fait la même personne.
-Ok je l’ai... vous êtes prêt ? J’y vais !
Elle enfonce l’aiguille dans ma cuisse après avoir déchiré mon pantalon en tissu fourni par l’hôpital et que j’ai toujours sur moi !
-Ça va aller !
La douleur est intense. Très intense.
- Il faut quelques minutes avant que ça agisse... je... je vais vous chercher un verre d’eau.
-Non restez là ! Lui dis-je d’un ton un peu ferme mais la douleur me met à cran.
-Pardonnez-moi... restez là... vous voulez bien ? Lui demandais je à nouveau plus calmement.
-Bien sûr ! Elle prend ma main dans la sienne, un geste si tendre qui me surprend doublement, d’une part parce que je semble ne jamais l’avoir connu, et d’autre part parce que je ne m’attendais absolument pas à ça de la part de Cassidy.
-Vous ne semblez tellement pas être ce... » Me dit-elle avec tout autant de douceur.
-Ce monstre ?! Je termine la phrase à sa place.
Cassidy est gênée.
-Je vous pensais froide et autoritaire... je suis tout aussi surpris ! Dis-je entre deux claquements de dent.
Elle esquisse un léger sourire mais qui ne signifie en rien qu’elle se remémore un souvenir rempli de bonheur.
-Tout le monde... quelque part se cache derrière une carapace... comme un manteau que l’on met lorsqu’on sort de chez soi... encore plus lorsqu’on est une femme dans un milieu d’hommes !
-Justement pourquoi êtes-vous dans ce milieu ?! La CIA ?!
-Disons que je n’ai pas vraiment choisi... c’est un peu la vie qui me l’a imposé... je...
Son regard flotte dans le vague un court instant. Je vois qu’elle hésite à me parler. Puis, elle finit par se confier.
-J’avais tout juste dix-huit ans quand le ciel m’est tombé sur la tête... j’habitais dans une jolie maison aux États Unis... ma mère était française mais elle s’est mariée à un américain, mon père Paul Ickends. Elle a tout quitté en France, pour vivre avec lui dans le kentucky. Ils ont ensemble ouvert une épicerie... ils ont eu quatre enfants dont moi... j’avais deux petites sœurs... deux jumelles... deux petits anges... et un grand frère... de deux ans de plus que moi... un vrai dégénéré de première... un taré de la pire espèce... je n’ai jamais compris comment mes deux parents, aussi gentils et bons qu’ils étaient, ont pu engendrer un monstre pareil ! J’ai tenté un temps de le raisonner, de le sortir de ses conneries mais rien n’y faisait, il était toujours attiré par les sales affaires, les malfrats... le mal tout simplement. Il était odieux avec ma mère... avec mes sœurs... il se disputait presque tous les jours avec mon père, et vers l’âge de vingt ans… il a commis l’irréparable... l’impardonnable... il a mis le feu chez nous... la maison a brûlé en un rien de temps... il était quatre heures du matin... mon père et ma mère dormaient tranquillement dans leur chambre, tout comme mes deux petites sœurs... ils ont tous péris dans l’incendie, sauf mon connard de frère... et moi.
Son histoire me bouleverse à un tel point que ma douleur me semble dérisoire à côté de la sienne. Le calmant a commencé à faire son effet. Je me relève légèrement. Elle m’aide à mettre un oreiller derrière mon dos.
-Je suis désolé Cassidy... c’est vraiment horrible !
-Oui... j’aurais dû être présente cette nuit-là... à cette heure précise j’aurais dû être dans la maison... la vie parfois c’est tellement con... ma meilleure amie, qui habitait à deux pas de chez moi, était tombée enceinte. Elle n’avait rien dit à ses parents... elle n’avait que dix-sept ans... bref je vous passe les détails... ironie du sort, elle m’a téléphoné à trois heures du matin... en pleurs... elle était en train de faire une fausse couche... j’ai sauté dans ma voiture sans hésiter... pour la rejoindre... en perdant son bébé, elle m’a sauvé la vie... je me demande chaque jour pourquoi ? Au fond pourquoi ? Pourquoi je suis en vie alors que mes parents et mes sœurs ne sont plus là !
Les larmes lui montent aux yeux. Je vois à quel point elle est fragile et blessée. Elle essuie son mascara qui commence à couler le long de sa joue.
-Mon frère ne pouvait pas s’imaginer une seconde que je ne serais pas dans la maison... mes parents avaient souscrit une assurance vie, au cas où ils leur arriveraient quelque chose, laissant comme légataires leurs chers enfants... et bien sûr lui... comme il cherchait la merde sans arrêt il avait bien fini par la trouver... il devait de l’argent à un sale type... Qui l’a obligé à décimer toute sa famille pour toucher ce maudit fric... pas de bol pour lui j’étais toujours en vie... et sûre que c’était lui... mais faute de preuve je n’ai rien pu faire... ils ont conclu à un accident, affaire bouclée... il est reparti libre avec la moitié de l’assurance vie... moi j’ai quitté les États-Unis, je suis venue m’installer en France chez mon oncle et ma tante...ma famille, du côté de ma mère. Mon oncle est quelqu’un d’adorable. Je me suis toujours sentie proche de lui, même si plus jeune, je ne le voyais pas souvent... c’est lui qui vous a soigné tout à l’heure... il est médecin… un brave homme… ma tante aussi... ils m’ont recueillie... soignée... je leur dois beaucoup… mais depuis la mort de mes parents, jamais une seconde la haine de m’a quittée... je voulais le faire payer... prendre à mon enflure de frère tout ce qu’il m’avait pris... je n’arrivais pas à me concentrer sur mes études d’infirmière... j’ai arrêté... j’ai cherché sans relâche comment le coincer… je suis allée me renseigner partout... chez les flics... les juges... les hôpitaux psychiatriques... et puis j’ai compris que je ne pourrai jamais le faire condamner pour le meurtre de toute ma famille. Il faillait qu’il soit coupable de quelque chose de grave... de très grave… pour finir ses jours en tôle... mais c’était inespéré... j’ai fini par prendre un appartement et pour payer mon loyer je travaillais comme serveuse dans un café au coin de la rue... le salaire était maigre, mais ça me suffisait pour payer ce que je devais, et j’avais du temps pour chercher des pistes... j’ai fait ça pendant trois quatre ans... puis un jour... un type qui avait l’habitude de venir m’a proposé un job... il était sur un gros dossier il devait faire plonger un ténor de la dope... c’était la chance de sa vie d’avoir une promotion... un coup en or comme il disait... il m’a demandé de jouer le rôle d’une pute en échange d’un paquet de fric... j’ai refusé mais quand il m’a dit qu’il travaillait pour les renseignements français et aussi américains... j’ai accepté... je connaissais bien les deux pays… j’étais bilingue c’était un plus… je ne voulais pas du fric, je voulais qu’il fasse plonger mon frère en inventant un dossier sur lui... je savais qu’il pouvait le faire... puis la mission qu’il me confiait était très risquée... alors il devait me rendre la pareille… j’étais le sosie de la prostituée dont il avait besoin, c’était un miracle pour lui… et pour moi aussi... c’est comme ça que j’ai fait ma première infiltration au sein de la CIA... et ça a été un succès... à tel point qu’il m’a embauchée ! Je suis devenue son agent… j’ai accompli d’autres missions. Le temps a été long… mais dix ans après la mort de mes parents et de mes sœurs… j’ai obtenu vengeance… j’ai travaillé dur… j’ai multiplié autant de contacts chez les flics, les juges, les avocats, surtout chez les délinquants... en rendant le plus de services possibles... aux États-Unis, j’ai réussi à voir un réseau assez important… tout ça a fait ce que je suis devenue aujourd’hui !
Son récit fait froid dans le dos.
-Peut-être que j’insiste un peu trop mais comment est-ce que t’as obtenu vengeance ? Si tu permets que je te tutoie bien sûr ? Lui demandais-je.
-Je suis devenue son pire cauchemar... on a fini par le retrouver mort dans sa cellule... il s’est ouvert les veines avec un bout de verre... fin de l’histoire ! Je préfère garder les détails pour moi… la morale en définitive, c’est qu’il vaudrait mieux que TU coopères ! Me lance-t-elle accompagné d’un clin d’œil.
-Je suis touché… que tu m’aies raconté tout ça...je comprends mieux maintenant... pourquoi tu es si dure en apparence... tu aurais dû continuer en tant qu’infirmière… ta piqûre m’a soulagé... merci Cassidy !
-Je n’y suis pas pour grand-chose... je vais te préparer un sandwich... Je suppose que tu dois avoir faim ?!
J’acquiesce de la tête.
-Je sais que tu es très faible, et que cette situation met ta vie en péril mais... essaye de te souvenir de quelque chose ! Essaye vraiment !
-Je vais essayer…vraiment !
Elle sort de la chambre en m’adressant un timide sourire. Après ce qu’elle vient de me raconter, je n’ai plus aucun doute sur ma dangerosité. Si je suis actuellement entre ses mains, c’est que ça craint un max pour moi. Et je crois que je suis plus en sécurité auprès d’elle, que dans la nature. Je suis tellement attristé de ce que la vie lui a infligé, que je me sens aussi de moins en moins mal. Et j’ai envie de croire que si je me suis réveillé de ce coma en étant une tout autre personne, c’est pour une bonne raison. Et je n’ai qu’une envie à l’heure actuelle, c’est être entièrement cette nouvelle personne.
Dring dring dring
Tandis que Cassidy rejoint son coéquipier prénommé, Jo, dans la cuisine, la sonnerie de son téléphone portable retentit.
-C’est le boss ! Annonce Cassidy en décrochant.
« Profites en pour lui demander combien de temps on va rester dans ce trou à rats ! » Marmonne Jo.
« Allô patron ?! Oui… non... je le trouve faible... aucun souvenir non… à part une mystérieuse petite amie apparemment... mais c’est bizarre... il est... différent... de ce qu’en dit le dossier… il est pas… vraiment… je ne sais pas vraiment dire… j’sais pas… j’examine... j’essaye toutes les méthodes fortes, douces, confidences… comme d’hab quoi… mais j’ai de gros doutes ! Vous êtes sûr qu’il n’a pas de lien avec le meurtre d’une jeune fille ? Une certaine Leslie ? Allô patron ? Vous m’entendez ? Allô ? »
Il a raccroché !
-Je trouve le patron très bizarre... il est nerveux !
-Normal c’est un gros doss qu’on tient !
-Non mais c’est pas son genre... de poser tout plein de questions comme ça… on dirait qu’il cherche à être sûr d’une seule chose, c’est que notre « gros doss » comme tu dis... ne parle pas !
-Qu’est-ce que tu veux dire ?
-C’est une intuition… je sens qu’il est rassuré quand je lui dis qu’il ne se souvient de rien... et paradoxalement il veut qu’il se souvienne au plus vite !
-Ben, je ne t’en ai pas parlé mais il y a un truc qui semble louche aussi... il y a un mec que je connais… que je connais très bien… qui a cherché à avoir des infos sur un mec enlevé dans un hôpital de Marseille !
-Quoi ?! Mais comment c’est possible ?
-En fait c’est un flic… un ancien flic !
-Jo !
-Non mais il est fiable Cass, très fiable ! C’est une vieille connaissance à moi… c’est comme un frère… je lui dois beaucoup… d’après ce que je sais il cherche un gars… un gars suspecté de viol et meurtre sur une gamine... il est en cavale depuis plusieurs années... et lui, il t’a bien parlé d’une certaine Leslie non ?!
-PUTAIN ! On est dans la merde Jo ! Les flics français sont au courant qu’on a kidnappé un détenu ?! Ils sont supposés croire qu’il est mort d’une crise cardiaque !
-Non le concernant ce n’est pas son genre ! C’est un solitaire et c’est pour une enquête perso… il aide le beau-père de la petite décédée à trouver le gars… et les éléments sont troublants !
-C’est impossible !
-Le boss ne t’a rien dit à ce sujet ?
-Absolument pas ! Ça ne colle pas du tout avec la mission !
-Pas le choix… il faut réaliser un test ADN !
-Qu’est-ce que tu veux dire ?
-Qu’on n’a pas le choix… il faut être fixé sur ce mec ! Si c’est un pédophile ou si c’est un…
-On n’a pas le temps pour ces conneries !
-Nous non… mais lui oui !
-Expliques toi ? Je vois que tu tournes autour du pot ? Qu’est-ce que tu me caches Jo ?
-Mon pote est en route !
-Quoi ? C’est une plaisanterie j’espère ?! Qu’est-ce que tu lui as dit exactement à ce mec ?
-Je lui ai de venir chercher ce qu’il veut !
-Mais t’es complètement barré ! T’es devenu fou ou
quoi ?! Hurle Cassidy en poussant Jo contre le mur de la cuisine, ce dernier se laissant maltraiter bras levés.
-Oui j’ai déconné ! Cass... écoutes ! Je me suis mis dans une merde noire, et lui, c’est le seul à pouvoir m’en sortir alors... je lui donne tout ce qu’il veut... même si ça doit passer avant la mission... avant notre amitié... je n’ai pas le choix !
-On a toujours le choix... on est ami depuis cinq ans toi et moi... on bosse ensemble sans compter les heures... comment tu peux me faire ça ?!
-J’ai merdé je te dis...
-T’es qu’un sale con !
Cassidy sort en claquant la porte d’entrée. Elle se dirige vers le lac. Une petite barque est accostée au ponton. Cassidy monte à bord, et s’éloigne doucement de la berge en pagayant. Malgré quelques éclaircies, l’air est frais. Partie comme une furie, elle en a oublié sa veste en cuir. Elle a la chair de poule mais respire à pleins poumons. Le froid lui fait du bien et lui permet de rassembler ses esprits. Elle se rend compte petit à petit, qu’elle n’a même pas demandé à Jo comment il s’était mis dans d’aussi sales draps, au point même de compromettre une mission si importante comme celle-là. Fais chier !
Cassidy a soudain un mauvais pressentiment. C’est bien la première fois qu’elle a le sentiment, professionnellement parlant, que les choses lui échappent. Elle ne contrôle plus vraiment la situation. Son boss ne lui dit pas tout. Il croit pourtant donner le change mais Cassidy a toujours eu un don pour ça. Elle a pour seconde nature de tout observer dans les moindres détails, analyser chaque personne, passant le plus insignifiant de leur geste au peigne fin. C’est ce qui en faisait une parfaite espionne même si elle déteste ce terme, préférant celui d’officier. Jo vient de commettre une terrible erreur en dévoilant la planque à un tiers. Il ne sait pas le mal qu’il vient de faire. Elle s’arrête au milieu de l’étang et plonge sa main dans l’eau glacée. Tout autour d’elle est d’un calme. Ça lui fait du bien. Elle prend une profonde inspiration puis une deuxième cherchant à s’apaiser davantage à chaque bouffée d’air. C’est alors qu’une détonation brise le silence dans lequel elle est en train de se ressourcer. Cassidy sursaute. Son cœur s’emballe. Elle redevient tout à coup folle de rage d’être sortie de cette putain de baraque laissant son coéquipier et son « otage » en proie à une attaque. Une deuxième détonation retentit. Cassidy pagaye aussi vite qu’elle peut pour rejoindre le ponton. De là où elle se trouve, elle ne peut rien voir, et en l’espace de seulement quelques minutes elle s’imagine le pire. Si Jo venait à mourir, ces derniers mots pour lui serait des insultes !
Tu n’es qu’un sale con !
Cassidy ne s’en remettrait jamais. L’avoir laissé seul et avoir manqué à sa sécurité est une terrible erreur, jamais elle n’aurait dû quitter son poste pour s’isoler. Cassidy redouble d’effort ne se laissant pas le choix, elle doit empêcher un massacre de se produire. Chaque seconde lui semble une éternité, et pourtant, elle rame à une vitesse surhumaine. Si bien qu’elle rejoint le ponton très rapidement. Elle saute de la barque tout en dégainant son arme, un SIG Sauer P320, pistolet semi-automatique couramment utilisé dans les forces de polices américaines. Elle ne prend pas le chemin banalisé mais préfère se camoufler dans les hautes herbes sur les bas-côtés. Elle avance, presque accroupie, jusqu’à apercevoir le chalet en bois. Un 4x4 noir est garé à quelques dizaine de mètres, les portières avant sont entrouvertes, et le moteur tourne encore. Le travail est supposé être vite fait bien fait. Cassidy se rapproche de la planque en se cachant d’un tronc d’arbre à un autre. Puis, elle s’enfonce dans la forêt, de sorte à pouvoir observer le véhicule un court moment sans se faire repérer. Aucun mouvement. Elle se risque à s’aventurer près du monstre ronronnant. Le temps presse. Par chance, il n’y a pas d’occupant à bord. Le point noir, c’est qu’ils sont sûrement pour l’heure à l’intérieur du chalet. Cassidy s’adosse au coffre essayant ensuite de distinguer le moindre mouvement par la fenêtre de la cuisine dont la vitre a volé en éclats.
A l’intérieur deux attaquants se sont introduits et cherchent leur proie. Certainement l’otage, qui, au premier tir, s’est allongé sous son lit. Quant à Jo, il se trouvait dans la cuisine lorsqu’une première balle lui a troué l’épaule gauche. Il a entendu un ronronnement de moteur et pensant voir débarquer sa connaissance, il s’est approché de la vitre, près à dégainer prudence exige. L’assaillant a été plus rapide qu’il ne se l’était imaginé. Le voilà désormais retranché à l’arrière de la cabane dans la seconde chambre, un bras immobilisé pissant le sang. Un vacarme fait trembler les murs. Il semble que les deux hommes retournent tout sur leur passage.
Fuir ou rester ?
Je suis en vrac, j’ai la tête qui tourne et je me sens terriblement fébrile, au bord du malaise. Mon cœur bat la chamade. Je me demande ce qui se passe à l’extérieur de ma chambre. On dirait qu’un ouragan est en train de s’abattre sur nous, mais surtout je pense à Cassidy. Les deux coups de feu l’ont peut-être blessée ou pire. Je prie pour qu’elle n’est rien, et je ne peux m’empêcher d’aller voir si elle va bien. Je décide donc de prendre quelque chose pour me défendre même si rien autour de moi ne paraît très utile. Puis, je remarque qu’il y a un lampadaire par chance, c’est un objet un peu cheap livré en kit. Il suffit de visser trois barres en fer entre elles pour qu’il tienne debout. Je sors de dessous le lit, qui me sert de « cachette » dans laquelle je me suis réfugié comme un gosse effrayé, puis je rassemble mes esprits, ceux du dur aux tatouages et aux balafres qui supposent que je suis du genre « sans pitié ». Assis sur le sol, je dévisse le luminaire en un rien de temps, et me munis ainsi d’une des barres métalliques. J’ai bien conscience que ce n’est pas très lourd face à un flingue mais, faute de mieux, je dois m’en contenter ! Tout en restant accroupi, je m’adosse au mur derrière la porte. Si elle vient à s’ouvrir j’aurais peut-être un léger avantage. Puis, je décide de me relever tout doucement pour essayer de voir ce qui se passe par la fenêtre située en face de moi.
A l’attaque
Cassidy, adossée à la façade, toujours, arme à la main, contourne le chalet. A l’arrière, se trouve un garage dans lequel elle a entreposé un véritable arsenal de guerre, par précaution. Des fusils à pompes, des grenades, des bombes lacrymogènes et bien sûr, des munitions. Il faut qu’elle atteigne cette pièce rapidement avant que les deux hommes, eux, finissent par atteindre leur objectif. En arrivant devant la porte, elle se rend compte qu’elle a laissé les clefs dans son blouson en cuir à l’intérieur. Merde !
Elle tente de soulever le petit fenestron qui se trouve à côté de la porte et par miracle après quelques coups, il cède. Alléluia !
Fine comme une brindille, elle se hisse à l’intérieur sans trop de mal. Tout est poussiéreux, et de la pièce se dégage une forte odeur d’huile de moteur. Un établi rempli d’outils de travaux et de bricolage prend toute la place. Des malles de militaires en fer, de couleur bleu nuit, renferment ce qu’elle cherche. Elle les ouvre et se munit d’un masque anti fumigène ainsi que d’un gilet pare-balles. La voilà armée jusqu’aux dents prête à livrer une vraie bataille.
Rien !
Dehors aucun mouvement mais à l’intérieur un bruit d’objets volant dans tous les sens continue de retentir. J’ai l’impression qu’une scène de ménage a lieu mais sans les reproches et les insultes qui les accompagnent en général. Des assiettes se brisent sur le sol, des chaises se fracassent contre les murs, et ce qui me rend de plus en plus nerveux c’est que la tempête se rapproche de plus en plus de là où je me trouve. Je suis en sueur. L’eau dégouline de mon front et me noie le visage. Je sens que mon cœur est sur le point de sortir de ma poitrine tellement il s’emballe. Je tiens ma maigre barre de fer à la main. Je ne renonce pas et je me tiens prêt à bondir tel un tigre, même si je relève davantage du gros chat.
Au front
Cassidy ouvre la petite porte intérieure servant de passage entre l’intérieur du chalet et celui du garage. Cette porte donne sur le couloir desservant les deux chambres l’une à gauche où se situe Jo, et l’une à droite où se trouve Dan. Les pièces suivantes sont celles de la salle de bains d’un côté, et de la cuisine de l’autre. Le couloir s’ouvre sur un dernier espace, le salon. Cassidy lance de toutes ses forces deux grenades lacrymogènes qui rebondissent sur le sol enfumant ainsi l’intégralité du couloir, la cuisine dont la porte est restée ouverte, et le début du salon. La fumée tapisse tout l’espace en un rien de temps, ne laissant plus une chance aux assaillants d’y voir à un mètre. Elle progresse fusil à pompe entre les mains, un Remington m870. Cassidy sait qu’elle n’a droit qu’à sept coups pour en finir avec l’ennemi. Ne sachant pas le nombre exact d’hommes introduis dans la maison, elle ne se laisse pas d’autres choix que d’abattre chacun d’entre eux en un seul tir. Elle avance, lentement mais sûrement. Elle entend tousser, et expérience à l’appui, elle distingue deux voix différentes. Elle se concentre sur la plus proche qui émane de la cuisine. Dos plaqué au mur droit, elle effectue trois grands pas pour se placer à hauteur de l’encadrement de la porte. Un mouvement disperse quelque peu la fumée juste assez pour permettre à Cassidy de viser. Elle coupe sa respiration et sans vaciller presse la détente. One shot !
La cible atteinte s’écroule devant ses pieds, face contre terre. Cassidy ne tremble pas, elle exécute chacun de ses gestes avec maîtrise et précision. Elle a la peur au ventre, bien sûr, mais comme à son habitude, elle ne se laisse pas contrôler par cette garse. Cassidy fait preuve d’un sang-froid hors du commun, et d’une bravoure à en donner des complexes à certains mecs.
Jo est assis sur le sol, adossé à son lit face à la porte, arme en joue, prêt à tirer sur le premier qui entre. Il a réagi rapidement aux lacrymogènes en se couvrant le visage avec un bout de son drap. La fumée s’est faufilée lentement par le pas de porte, mais n’a pas tardé pour autant à faire effet. Sa blessure n’est pas belle à voir et la douleur se fait de plus en plus intense. Il guette le moindre bruit qui pourrait lui donner un indice sur ce qui se trame dans cette foutue baraque.
J’vais pas crever ici !
De la fumée remontant du pas de porte jusqu’à moi m’irrite sans attendre la gorge et les yeux. Par réflexe, j’enlève la taie d’oreiller, la roule en boule et la tiens contre mon visage. Le mémoire du corps ! Epatant ! Un troisième coup de feu a éclaté. Un bruit sourd s’en est suivi faisant trembler le sol, me donnant des vibrations jusque dans les chevilles. Difficile derrière cette porte de savoir si ce qui semble être un assaut est « pour » ou « contre » moi. Sans tarder, des tirs se font entendre. Une vraie bataille est en train de se livrer derrière cette putain de porte !
Le deuxième homme réplique à l’attaque de Cassidy, vidant son chargeur dans tous les sens. Dans une purée sans nom, il continue de s’époumoner, les yeux brûlés par le gaz chimique qui lui déclenche une réaction allergique violente. Il est contraint de se mettre à genoux. Cassidy se plaque au sol pour éviter de prendre une balle, et aperçoit dans l’immense nuage blanc qui se dresse devant elle, le bout du canon d’un revolver. Elle tire dans cette direction à trois reprises. Un silence de mort s’en suit. De longues minutes passent sans que plus personne n’ose bouger le petit doigt. Cassidy fait face à deux choix. Choix numéro un : faire le mort pour avoir un coup d’avance sur l’autre. Choix numéro deux : Attaquer en premier. Cassidy est plutôt du genre guerrière, mais le deuxième choix relève quasiment du suicide. Elle bouillonne. Faut en finir !
Cassidy rampe en marche arrière sur quelques mètres puis se redresse et court à toute vitesse à travers le couloir pour rejoindre le garage. Elle repasse par le petit fenestron avec une habileté extrême. Une fois dehors elle retire son masque anti fumigène, et se précipite vers l’entrée principale de la maison. La fumée commence peu à peu à se dissiper. Cassidy prend une grande inspiration avant de se lancer à l’intérieur. Elle scanne la pièce d’un seul coup d’œil. Seule la silhouette d’un homme à terre l’interpelle. Cassidy s’approche à pas de loup et arme en joue. Plus qu’un mètre la sépare de sa victime lorsque le planché craque.
Bang !
J’ai la tête qui tourne et je suis bien plus faible que je ne veux l’admettre. Je dois me rendre à l’évidence, je ne serai d’aucun secours pour Cassidy. D’ailleurs, je crois que chacun de nous trois est livré à lui-même à ce moment précis.
Cheval de Troie ou miracle de Dieu ?
Julian et Max roulent depuis presque deux heures. Après avoir quitté l’autoroute, ils ont continué sur une route de campagne bordée de platanes. Il est presque midi, le ciel est dégagé, et le soleil chauffe à travers le pare-brise même si le fond de l’air est frais. Virage après virage, la campagne laisse place à une forêt dense, abritant quelques rares villas isolées. Puis, un chemin en terre, pas très large et caillouteux, s’enfonce au cœur des bois. Les très hautes herbes et le manque d’entretien traduisent que ce chemin est rarement emprunté.
« Le point GPS indique qu’on arrive bientôt ! » Lance Max, en guettant du coin de l’œil la réaction de Julian qui répond aussitôt par un « ok » rempli de stress.
« Faudra pas trop traîner... on fera le maximum pour le faire parler... si ça fonctionne, libre à toi de choisir ce que tu veux faire de lui... je te suivrai... et si on obtient pas d’aveux on lui prélèvera… ce dont on a besoin pour le test ADN. Je porterai en personne les prélèvements à ma connaissance. Elle fera le nécessaire tout de suite dans son labo. Tu resteras avec lui jusqu’à ce que je te confirme son identité... on sera bientôt fixé Julian ! »
Julian hoche la tête pour acquiescer mais reste silencieux. Il est anxieux. Très anxieux. A ce moment précis, il aurait dû être prêt pour le plus dur combat de sa vie, faire face au tueur de sa famille. Il avait aiguisé sa haine comme on aiguise la lame d’un couteau. Rien ne devait être laissé au hasard. C’est en tout cas ce que Julian s’était répété tous les jours durant toutes ces années et pourtant...
Des souvenirs lui revenaient à l’esprit. Des souvenirs qui n’avaient rien à faire là, et qui le déconcentraient. En apparence. Il essayait de contenir cette fichue haine mais en vain. Il sentait qu’elle s’échappait de lui, comme du sable qu’on essaie de garder au creux de sa main, mais qui nous file entre les doigts.
-C’est là ! Dit Max en tirant le frein à main.
-C’est quoi cette caisse ? S’étonne Julian.
-Merde c’est quoi ce bordel ?! S’inquiète Max en constatant l’impact de balle et la porte ouverte. Il saisit son arme et s’approche doucement de la maison. Julian lui adresse un signe de la tête, signifiant qu’il couvre ses arrières. Max s’avance jusqu’au seuil de porte, d’où des cris retentissent.
« QUI T’A ENVOYÉ NOUS FAIRE LA PEAU ? RÉPOND ORDURE ! »
Max tombe sur une jeune femme en train d’étrangler un homme à terre, baignant dans le sang. Elle le secoue tentant de lui extraire un mot, rien qu’un seul ! Mais il est trop tard. Elle sursaute en voyant Max pointer son arme sur elle. Elle lève les mains en l’air.
« Ne craignez rien ! Je suis un ami de Jo ! » La rassure Max immédiatement.
Cassidy éclate en sanglots.
Nos routes se séparent
Julian remet en place un fauteuil style Louis XVI qui a été chahuté dans le raffut. Il relève Cassidy, et l’aide à s’assoir dessus. Ses mains couvertes de sang tremblent encore. Il tente de la consoler avec quelques banalités. Quant à Max, il fouille dans un premier temps les deux hommes pour essayer de trouver un indice sur leurs identités. Sans succès. Puis, une voix attire son attention au fond du couloir.
-Cassidy ! Oh sec !
-Non de Dieu Jo !
Max rattrape de justesse Jo ensanglanté qui sort de la cuisine en s’écroulant.
-T’es blessé ! Constate Max, soucieux.
-Cass ? S’inquiète Jo.
-Elle va bien t’inquiète ! Appuie-toi sur moi je vais t’allonger dans le salon !
Julian prête main forte pour déplacer Jo qui est en piteux état.
-Il faut l’emmener à l’hôpital ! Dit Julian d’un ton grave.
Cassidy se serre contre Jo en pleurs.
-J’ai eu tellement peur pour toi ! C’est ma faute ! Je n’aurais jamais dû m’éloigner !
Jo hache un « ça va aller ma belle.»
-Où est ce fils de pute d’Anderson ? Demande Julian.
-De qui parlez-vous ? S’étonne Cassidy.
-Votre otage !
-Ah oui merde !
Cassidy se précipite vers la chambre de Dan et y entre en trombe.
Comme un gosse
Il y a eu encore un coup de feu, puis des cris. J’ai reconnu la voix de Cassidy, sans pour autant distinguer un seul mot de ce qu’elle hurlait. A ce moment-là, j’ai voulu sortir de ma chambre lui venir en aide mais une petite voix à l’intérieur de moi m’a suggéré de prendre la fuite. Un pressentiment de devoir m’échapper, pendant qu’il en était encore temps. Je sentais que c’était ma dernière chance de survivre à tout ça. J’aurais pu prendre un nouveau départ. Tout était encore possible. C’était comme si la fenêtre me criait « Ouvre moi et part ! »
J’étais pris dans un tourbillon d’émotions. Je sentais ce besoin irrépressible de liberté, et en même temps une culpabilité immense de laisser cette pauvre fille en proie à un tueur à gage. Si je franchissais cette fenêtre, je l’abandonnais à son sort... définitivement. Mon instinct m’ordonnait de sauver ma peau, alors que ma raison me poussait à secourir Cassidy. Les secondes passaient, les minutes même, sans que je ne puisse bouger, j’étais figé incapable de prendre une décision. Fuir était une erreur, j’en étais convaincu, tout comme j’étais convaincu qu’en restant ici je me condamnais à mort. J’étais à bout de force, à bout de souffle. Si je prenais la décision de me tailler en douce, mon corps ne tiendrait peut-être pas le choc. Je sors d’un coma, je suis en blouse d’hôpital, et je n’ai rien avalé depuis des heures. Où pourrais-je bien aller ? Je ne me souviens de rien... je n’ai personne à contacter... je voudrais que ma vie défile devant mes yeux mais rien... seul le visage de cette fille, Leslie, apparaît et disparaît aussitôt de mes pensées. Un grand coup dans le dos me projette en avant. C’est finalement Cassidy qui, tel un boulet de canon, déboule dans ma chambre et me sort de mon dilemme.
-Que comptiez-vous faire avec ça ? Me lance-t-elle en regardant de travers mon arme de pacotille.
-C’est toujours mieux que rester planqué sous le lit non ?! Dis-je peu fier.
-Tu n’y rentrerais même pas ! Rétorque-t-elle en haussant les épaules.
-Ah bon, tu crois ?!
La peur nous fait faire des choses…
-Viens dans le salon.
-Que s’est-il passé ? Tu es tachée de sang, tu es blessée ?
-On a été attaqué par deux hommes... je ne sais pas qui ils étaient... Jo va très mal… et toi, tu as de la visite !
-De la visite ?
« Qui pourrait bien vouloir me voir ? »
Une inquiétude m’envahit pendant que j’enjambe une chaise, puis le corps d’un des deux ravisseurs gisant sur le sol. Mes pas crissent sur les brisures d’assiettes et de verres, victimes collatérales de la bataille ayant eu lieu ici. Le salon est méconnaissable. Un cyclone n’aurait pas fait pire dégât. Tout est retourné, déchiré, cassé, brisé. Les plumes des coussins ont même fini dans le bain de sang qui entoure le deuxième attaquant. Les gémissements de Jo attirent mon attention. Il est mal en point. Livide et couvert d’hémoglobine, il semble souffrir le martyre. Un homme maintient un point de compression tant bien que mal sur sa plaie. Puis, un regard me fait froid dans le dos, il est plein de haine et de souffrance à la fois. Il me tétanise. Au milieu du chaos total, d’où se dégage une odeur de fer, règne subitement une ambiance lourde de hargne, de peur et d’avant combat de gladiateurs, dont l’issue n’a pour seule certitude que la mort. Ce moment semble durer une heure alors que seulement quelques secondes viennent de s’écouler avant que je sois littéralement projeté en l’air. Des cris et des coups me broient comme si j’étais entre les griffes d’un lion. Je ne lutte pas. J’attends, dans la douleur, que le calme revienne.
-Julian arrête ! S’écrie Max.
-Julian ! Hurle Cassidy à son tour tout en tentant de le retentir mais sa force est décuplée.
La souffrance est mère de tous les malheurs
La perte d’un proche c’est une douleur insoutenable. C’est l’impensable. C’est l’indicible. Vous êtes terrassé par un coup de poignard en plein cœur. Vous ne pouvez plus respirer, plus bouger, plus rien dire. Vous voulez hurler mais ça ne sort pas. Vous êtes asphyxié. Vous devenez fou. Fou de rage. Oui parce que la haine prend ensuite toute la place. Elle marche sur tout ce que vous aviez de bon en vous. Elle vous rend incontrôlable. Elle vous déshumanise un certain temps parce que ça n’est pas possible... ce qui vous arrive ça n’est pas POSSSIBLE ! Rien ne justifie ça. Rien ne peut calmer ça ... Vous vous sentez capable de tuer le monde entier. Ce qui vous en empêche, c’est quelque chose qui relève du divin. Une force supérieure qui nous dépasse largement. Sarah lisait beaucoup de livres. Il y en avait toujours un posé sur sa table de chevet, ou dans son sac à main. Elle aimait y trouver quelque chose qu’il a toujours été rare de trouver. Le rêve. Quoiqu’on en dise, c’est bien depuis la nuit des temps que le monde est violent, ça n’est pas apparu avec la modernité. Ce qui repousse la violence c’est de pouvoir rêver. Un être privé de rêve devient forcément un monstre. Comme rien n’est certain dans l’avenir alors tout est possible, c’est pour cela qu’on rêve. Soit d’une belle voiture, soit d’une belle maison, ou encore d’une histoire d’amour. Et il y a un rêve encore plus beau que celui d’avoir, de posséder un objet, c’est celui qui vous fait voyager hors du temps, hors de votre environnement habituel, parfois même qui vous permet d’être dans la peau de quelqu’un d’autre durant quelques heures. C’est fantastique un rêve. Sinon à quoi bon ?! Il ne reste effectivement que la violence de la vie, l’absurdité de notre condition humaine. Le propre de l’enfance, c’est le rêve. Priver un enfant de rêve, c’est un crime abominable et une terrible erreur, c’est une bombe à retardement. Il suffit de se pencher quelques instants sur l’enfance des psychopathes pour comprendre pourquoi ils en sont arrivés à commettre de terribles choses. Chez ces gens-là, on a retiré le bien le plus précieux qui soit pour l’être humain : leur âme.
Aïe !
Je suis engourdi. Ma vue est encore floue. J’essaye de sortir d’un lourd sommeil, mais avec beaucoup de mal. J’ai l’impression de me réveiller à nouveau d’un coma sans fin. Ma pommette me fait un mal de chien. En passant ma main dessus, je sens une boursouflure. Je me sens ballotté, et en ouvrant légèrement les yeux, je comprends que je suis allongé à l’arrière d’une voiture.
-Tu vois qu’il n’a rien ?!
-Encore heureux pour toi, sinon crois moi, je te l’aurais fait payer cher !
Julian est au volant. Cassidy est assise côté passager.
-Que s’est-il passé ? Demandais-je péniblement.
-Julian ne t’a pas raté t’es tombé raide !
-Mais combien de temps ?
-Environ une demi-heure. Max fonce à l’hôpital avec Jo... il est dans un état très critique... Julian a décidé de rester avec toi et moi, jusqu’à l’obtention d’une réponse certaine sur ton identité. On va se mettre à l’abri... Je t’ai préparé un sandwich… il faut absolument que tu manges, et mon oncle m’a laissé une deuxième injection... je ne peux pas le joindre pour l’instant nous avons tous détruit nos téléphones à la suite de l’attaque... On n’était plus en lieu sûr au chalet.
Je me redresse et ouvre la fenêtre pour prendre une profonde inspiration. Je suis dans un sale état, et je sens que ça ne va pas le faire encore très longtemps.
-Arrêtez la voiture s’il vous plaît !
-Non on ne s’arrête pas !
-Julian arrête ça maintenant ! » Ordonne Cassidy en le fusillant du regard.
-Vite ça urge !
L’homme qui m’a flanqué une raclée, et qui se prénomme visiblement Julian, me mitraille de ses deux yeux remplis de fureur.
-Putain ! S’énerve-t-il en me voyant devenir vert.
La voiture sort de la route en trombe pour se stopper net sur le bas-côté. C’est une petite route en pleine campagne, les arbres nous entourent, ce qui fait mon affaire car tout juste ai-je le temps d’ouvrir la portière, que je me mets à rendre le peu d’eau et de bile qui se mélangent depuis des heures dans mon estomac.
« Le voilà qui dégueule maintenant ! » S’exclame Julian.
Cassidy sort d’un sac de voyage situé dans le coffre de la voiture, une bouteille d’eau et une serviette éponge, qu’elle me tend. Je m’empresse de m’asperger le visage.
« Est-ce que ça va aller ? » Me demande Cassidy à demi-mot. J’entends dans sa voix qu’elle se sent coupable de mon état, et j’imagine que me déposer à l’hôpital est inenvisageable, sinon nous aurions suivi Max et Jo. Je ne lui en veux pas, je sais que tout ça la dépasse largement.
-Depuis ma sortie du coma, je n’ai pas eu une minute pour reprendre mes esprits. D’abord mon enlèvement à l’hôpital, la planque, la fusillade, cette affreuse histoire sur cette pauvre fille, et vous, Julian qui semblait vouloir m’étriper, je ne sais plus... Cassidy... je ne crois pas pouvoir vous aider... alors finissons en maintenant !
-Il est brulant de fièvre, il délire ! Dit-elle en passant sa douce main sur mon front.
-Non j’délire pas Cassidy... s’il te plaît ! J’suis à
bout !
-Dan regarde-moi ! Elle saisit mon visage entre ses mains et me regarde droit dans les yeux avec détermination.
-Tu ne vas pas mourir... tu ne vas pas mourir maintenant ! Pas ici ! Tu as en toi la capacité de sauver des vies... tu peux encore sauver des vies... alors il est hors de question qu’on en finisse tout de suite, je t’interdis de te laisser
aller ! Tu m’as bien comprise ?!
Elle balaie une larme qui coule le long de sa joue. Puis elle ferme les yeux une fraction de seconde pour prendre une profonde inspiration.
-Il y a une chose que je vais te dire. Tu as traversé bien pire dans ta vie que tout ça... tout ça n’est rien pour quelqu’un comme toi... tu as été battu, torturé, laissé pour mort, tu as survécu à bien des choses... beaucoup seraient morts... mais toi non ! Je sais que tu es fort et très intelligent... tu vas finir par retrouver la mémoire…mais le temps presse… alors maintenant tu vas t’asseoir, te changer et manger quelque chose… et surtout tu vas faire tout ton possible pour te souvenir du moindre détail. Est-ce qu’on est d’accord ?
Je la regarde, et tout chez elle est une perfection. Un équilibre parfait de force et de fragilité. La justesse avec laquelle elle gère chaque instant de sa vie. Elle n’est pas formatée par la CIA depuis des années. Elle est vrai et sincère. Elle est envoûtante, même lorsqu’on la sait du camp adverse. Elle n’a pas besoin d’arme pour faire abdiquer qui que soit. Il suffit de la regarder pour être convaincu. Je me découvre un sentiment nouveau : la confiance.
Je retire cette fichue blouse qui empeste la sueur et qui me gratte depuis des plombes.
-Est-ce que t’as un t-shirt pour moi ? Lui demandais-je en affichant un très léger sourire sur mon visage, qui en crée un bien plus beau sur le sien.
-Non de Dieu je rêve !
Cassidy et moi tournons la tête vers Julian qui se décompose littéralement.
-Que se passe-t-il, Julian, on dirait que t’as vu un
fantôme ? S’affole Cassidy.
-D’où connais-tu cette phrase ? Me lance-t-il désignant de sa main toute tremblante un tatouage situé sur l’intérieur de mon avant-bras droit : N’oublie jamais de rêver.
-Je ne sais pas je...euh…
-Je vais t’ETRIPER ! Crie-t-il en se jetant à nouveau sur moi et en agrippant mon bras de toute ses forces avant que Cassidy ne s’interpose.
-Julian arrête ! ARRÊTE ! ARRÊTE OU JE TIRE !
Hurle-t-elle arme en joue dirigée vers Julian.
-Cette... cette phrase ! Cette putain de phrase !
-Julian je t’en prie calme-toi ! Julian regarde-moi ! Ça va… Ça va aller... Explique moi ce qui se passe !
Julian recule agrippant cette fois-ci sa tête entre ses mains comme s’il voulait l’empêcher d’exploser. Je regarde mon bras qu’il désigne à nouveau du doigt, tout tremblotant, pâle de stupeur. Je peux y lire « N’oublie jamais de rêver » et tout en le lisant, une douleur à la tête me saisit littéralement. Je me vois en train d’entrer dans une jolie petite maison entourée d’arbres, du gravier tout autour et de grandes baies vitrées blanches. Avant d’entrer, je remarque une plaque sur la façade comme celles appartenant aux médecins. Elle est gravée : Psychiatre « Pascal Landrie ».
Ma tête prend feu, c’est affreusement douloureux. Je me tords de douleurs, genoux au sol. Je crie, je hurle.
-Dan ?! Dan ?!
-LANDRIE ! LANDRIE !
Julian m’attrape à la gorge et me serre de toute sa poigne.
-Répète !
-Pascal Landrie !
Julian est sous le choc.
L’enfer est pavé de bonnes intentions
Leslie était une jeune fille pleine de vie et ne présentait pas vraiment de signes de problèmes psychologiques particuliers, malgré une enfance difficile. Élevée par une mère de quatorze ans seulement, ça laisse forcément des traces. C’est du moins ce que pensait Sarah. Elle tenait à consulter un psychiatre, pendant un temps pour elle, puis avant que Leslie n’entre dans l’âge merveilleux de l’adolescence, elle l’avait également faite suivre. Un certain Pascal Landrie lui avait été recommandé par son médecin généraliste, et ami de longue date. Un psychiatre renommé dans la région, et même dans le pays. Même quelques starlettes étaient friandes de ses soi-disant bienfaits. Sarah en disait beaucoup de bien. Ses séances l’apaisaient et l’aidaient. Julian n’avait jamais remarqué quelque chose d’étrange chez ce sexagénaire plutôt pas mal pour son âge, et surtout assez friqué pour vivre dans une luxueuse villa quartier du Roucas Blanc à Marseille, une des plus prisées. Sa situation correspondait à son statut, ça ne choquait pas vraiment les gens qu’il puisse se payer une baraque de millionnaire, et des voitures de sport clinquantes. Il était aussi l’auteur de plusieurs ouvrages, qui se vendaient plutôt bien, et dans lesquels il livrait des secrets pour mieux vivre, trouver un équilibre de vie, une certaine harmonie, toute une panoplie de méthodes et de conseils bienveillants à suivre pour atteindre « le bonheur ». Lorsque Sarah et Leslie parlaient de ces supposées recettes miracles, Julian restait plutôt dubitatif, mais il n’imaginait pas une seule seconde ce que tout ce beau décor dissimulait en réalité. Le plus célèbre de ses bouquins portait le titre : « N’oublie jamais de rêver ».
-Qui est Pascal Landrie ? Demande Cassidy d’une voix grave.
Elle me fixe déconcertée par la situation qui prend au fil des heures une tournure de plus en plus dramatique. Quant à Julian, il me fixe lui aussi avec rage. Je ne sais pas ce que ce nom évoque pour moi, et encore moins ce qu’il évoque pour lui, mais je déduis de son regard qu’il est en train de plonger dans l’horreur.
-C’est un proxénète ? Un trafiquant de filles ?
-Je ne sais pas... je...
-Comment ça, tu ne sais pas ? Tu viens de dire son nom ! Me hurle-t-il au visage.
-Je viens d’avoir... j’ai eu comme... comme un flash... un flash-back... ou un souvenir... je ne sais pas trop !
-ACCOUCHE PUTAIN DE MERDE ! Hurle-t-il à nouveau totalement hors de lui et m’agrippant au cou de plus belle.
Il y avait une maison... une belle maison... je l’ai vu en train de me remettre une enveloppe assez épaisse... c’est tout ce que j’ai vu... je ne sais pas qui il est !
-Si tu sais putain ! Tu sais tout... tu ne veux rien dire... tu devais la vendre et ça a mal tourné alors tu l’as tuée... tu l’as tuée ! c’est ça hein ?! Dis le putain ! Dis-le ! Je vais te crever !
Cassidy pointe son arme sur Julian et arme la chambre. Le bruit résonne mais Julian ne détourne pas ses yeux des miens.
-Julian recule !
-Non je veux qu’il parle !
-Recule !
-Il faut qu’il parle putain !
Les yeux de Julian s’inondent de larmes, ses mains desserrent peu à peu mon cou. Je tousse à plusieurs reprises.
-Il va parler... mais pas comme ça.
Cassidy tente de le résonner, rangeant son arme et s’approchant de lui, apposant sa douce main sur son dos, même si elle sait pertinemment que rien ne pourra arrêter son cauchemar, à part la vérité.
-Trouvons le ! Lançais-je d’une voix éraillée.
-De qui tu parles ?
-Landrie !
-Tu ne sais même pas qui c’est ! Me lance Cassidy.
-Moi non... du moins plus, mais Julian si ! Je me
trompe ?!
Julian relève la tête, me fusille du regard, les traits tirés, vidé de toutes ses forces. Mais il acquiesce.
-C’est un psychiatre... à Marseille.
-Julian, il faut que je te parle... en privé ! Dit Cassidy en lui faisant signe de la tête de le suivre.
Elle attire Julian à une distance telle que je ne peux entendre un mot de ce qu’ils se disent.
A quelques mètres
-Julian, je n’ose même pas imaginer ce que tu es en train de vivre... je sais que tu veux savoir... mais le temps
presse ! Je t’ai tout expliqué dans la voiture lorsque Dan était encore dans les vapes... des vies sont en danger... je ne peux pas me permettre de perdre une minute... mais je te promets... je te promets de faire tout ce que je peux pour t’aider une fois tout ça réglé !
Julian fait les quatre cents pas.
-Je veux le coffrer et pour longtemps ! Il est censé être derrière les barreaux à l’heure qu’il est ! Et pas perdu dans la nature ! Les Américains se croient tout permis !
-Tu n’as pas le droit de dire ça ! Je ne compte pas le laisser filer ! Je te rappelle qu’il y a beaucoup de vies en jeu !
-J’ai peur qu’il se fasse la malle... ou bien qu’il se fasse descendre… je ne pourrai jamais savoir... et toi, pour l’instant, tu ne peux rien pour toutes ces vies... il ne te dit rien, et rien ne te dit qu’il dira quelque chose à temps... en plus, le remettre dans sa vie d’avant ne peut que lui rappeler des souvenirs. Et puis, où comptais-tu aller ? Et qui sont ces deux mecs qui sont venus tous vous flinguer ? Sérieux Cassidy, ta mission est catastrophique ! Ton otage est amnésique, ta planque a été démasquée, c’est peut-être même ton boss qui a voulu t’exécuter ! Tout part en couille Cassidy ! Si tu réfléchis bien, venir avec moi, c’est ta meilleure option !
Cassidy ne tarde pas à prendre sa décision. Julian a entièrement raison. Tout lui échappe ! Pour que Dan se souvienne de quelque chose, il faut agir. On n’a plus le temps d’attendre.
-J’espère simplement que ta présence est une bénédiction ! Conclut-elle.
En route
Après m’être vêtu d’un jean noir et d’un t-shirt blanc, avoir refait des pansements, et avoir avalé la moitié d’un sandwich que Cassidy m’a gentiment préparé, nous voilà donc en route vers Marseille, à la rencontre du fameux psychiatre Pascal Landrie. Les kilomètres et les minutes défilent sans qu’aucun de nous trois ne dise un mot. Un silence de mort nous assourdit. Julian est au volant, concentré sur la route. Cassidy, elle, s’est endormie, épuisée par la baston qu’elle vient de livrer quelques heures plus tôt. Quant à moi, je suis toujours aussi faible, mort de fatigue, et surtout de trouille, je l’avoue. Je ne sais ce que cette rencontre va encore me révéler. Sûrement quelque chose de pire encore. J’ai un mauvais pressentiment, et en même temps, je sens au fond de moi comme une sorte de résilience. Je ne cherche plus où me positionner. Quel clan je dois choisir ? Être un voyou ? Être contre la CIA ? Être libre ? Je ne me pose plus aucune question. Je leur dois la vérité, à l’un et à l’autre, pour le temps qu’il me reste à vivre. Tout en disant cela, l’image d’un clébard me vient en tête. J’ai l’impression d’être un labrador à l’arrière de la bagnole. Papa et maman sont devant. L’image est drôle, elle me ferait presque sourire si elle n’était pas tout aussi tragique. Et puis, il me vient l’image d’un chien mort, écrasé par un train. Je ferme les yeux et la scène devient plus claire. Il est noir et blanc. C’est un dog argentin. L’émotion me submerge, j’ai de nouveau envie de dégueuler. Mon cœur s’emballe, je m’allonge sur la banquette. J’ai envie de chialer comme une gosse de huit ans. Ou pire encore comme si ce chien, c’était le mien. Je voudrais me laisser aller mais quelque chose lutte en moi. Comme si je sentais que mon amnésie était en réalité un miracle. Une voix dans ma tête me crie « oublie ». Ces souvenirs sont trop lourds. C’est une conviction. Mais cette voix dans ma tête appartient à un égoïste. Je ne peux pas, je ne peux plus choisir de rester dans cet état. Cette pauvre fille que je croyais être ma petite amie, Leslie, et qui de tout évidence est une victime. Le seul fait d’avoir croisé mon chemin, a fait son malheur. A voir ma gueule, je ne suis pas recommandable. Je ne laisserai pas une enfant m’approcher. Je comprends Julian. A sa place, j’aurais déjà flingué le fils de pute que je suis. Une violence dans mes mots, dans mes souvenirs ressurgit. Elle fait partie de moi depuis longtemps, j’en ai la certitude. Je ne suis pas un gentil. Je ne peux pas l’être, et j’en déduis cela car je sens qu’une souffrance immense m’habite. Une souffrance qui mène à la haine. La haine de soi, la haine du monde entier. Très peu de gens ont le courage de surmonter des traumatismes, d’en faire une force. Je ne fais pas partie de ces gens-là. Je le lis dans mes tatouages. J’en suis recouvert. Je suis recouvert de haine, comme si toutes les plaies de mon âme étaient retranscrites sur ma peau. Des têtes de mort, des noms de drogues, des dessins de prisons, des armes sous toutes leurs formes, et une grenade prête à exploser sur le cœur. Se mêlent à ça de multiples cicatrises. J’ai forcément été torturé, cela coïncide avec ce qu’a dit Cassidy, j’ai surmonté bien pire que cette situation, alors qu’elle est loin d’être commune. Ce fameux psychiatre, peut-être m’aidait-il à panser mes plaies. J’ai de sérieux doutes là-dessus. Les voyous ne vont pas chez le psy. Plutôt crever !
Quinze heures et vingt-six minutes
« On y est ! »
Julian gare la voiture devant la clôture de la propriété. L’arrêt du bruit du moteur me réveille. Je ne m’étais pas aperçu que je m’étais endormi. Mon corps est tout engourdi. Cassidy, est elle aussi tombée dans les bras de Morphée le temps du trajet. Elle passe ses mains sur son visage, et se regarde dans le miroir du pare soleil. Elle a l’air épuisée, mais elle est d’une beauté rare. Si j’avais été quelqu’un de bien, dans une autre vie, je crois que j’aurais tenté de l’aborder, sans vraiment croire à ma chance. J’espère que la vie la confiera à quelqu’un capable de se rendre compte de la chance qu’il a de se réveiller chaque jour à ses côtés. Elle est de celle qui domine le monde par le simple fait de rendre un homme meilleur. J’ai un souvenir très vague qui me revient. Il me semble que ceux sont mes parents. Ils sont assis l’un à côté de l’autre. Petit à petit, le flou se dissipe. Je suis sûr de moi. C’est bien ma mère. Elle est belle, mais tellement abîmée par la vie. Le gars, lui n’est pas mon père, c’est un connard d’alcoolique qui la frappe chaque fois qu’il est bourré. Je le hais. Ça me revient maintenant. Enfance malheureuse dans une citée pourrie. Je me fous de me rappeler le lieu, je sais que c’était l’enfer, c’est suffisant.
-Ma mère est morte n’est-ce pas ?
Cassidy se retourne. Son regard est vif. Je sais que j’ai tapé dans le mille.
-La mémoire te revient ? Demande-t-elle pleine d’espoir.
-Certains souvenirs...sur mon enfance uniquement.
-Comment est-elle morte ? Me demande Julian.
-Tu crois que je l’ai tuée elle aussi ?
Je lui réponds d’un ton sarcastique qui le met en rogne.
-Et pourquoi pas ? Me lance-t-il accompagné d’un regard noir.
-Cassidy ?
-Essaye de te souvenir.
Je suis soulagé, mais en même temps, connaître la vérité ne me rassure pas vraiment.
-Si ma réponse est bonne... je gagne quoi ?
Je demande cela avec une pointe d’humour.
-Parce que tu joues à un putain de jeu ?! Tu crois qu’on va te distribuer un bon point ?! Te donner notre
confiance ?! Ou même t’accorder du respect ?!
-Arrêtez ! Vous n’allez pas recommencer tous les deux ?! Crie Cassidy.
Mon ton plaisantin n’a pas fait grand effet pour détendre l’atmosphère. Alors, je poursuis avec un air bien plus sérieux.
-Je veux une justice pour toi Julian... je vais vous le prouver à tous les deux, mais en échange j’ai une demande à vous faire.
-Le chantage... c’est comme ça que tu veux prouver quelque chose toi ?! Pauvre merde !
-Julian arrête ! Ordonne Cassidy.
-Ma mère est morte sous les coups de son enflure d´ivrogne de mec... je me suis retrouvé en foyer... c’est bien ça ?
Julian, toujours aussi froid fait mine d’attendre la suite de l’histoire. Cassidy, elle, pose un regard sur moi teinté de compassion. La souffrance est mère de toute haine.
-Mais j’avais une petite sœur... elle a été adoptée je ne l’ai jamais revue... je sais que vous avez tous les deux le pouvoir de savoir où elle est à présent.
-Ne crois pas une seule seconde que tu vas sortir libre de tout ça et que tu vas continuer ta petite vie une fois ta peine purgée... T’avises encore moins de nous demander de cacher à ta sœur l’enculé que tu es ! Tu as fait... tu as fait de ma vie un putain d’enfer ! Je te crèverai de mes propres mains ! »
-Julian ! Julian ! Calme-toi !
-Ferme là toi aussi Cassidy !
-Eh laisse là en dehors de ça ok ?! Je prends la défense de Cassidy, qui lève les yeux au ciel.
-Sinon quoi ?!
-Julian ça n’était pas mon intention... je ne continuerai pas ma vie tranquillement... en tout cas ce n’est pas ce que j’ai en tête... tu ne pourras jamais croire en ma sincérité... je voulais juste voir une photo de ma sœur... une dernière fois... je ne compte pas débarquer dans sa vie... la lui pourrir à elle aussi... non ce n’est pas mon plan !
Je cherche le regard de Julian dans le rétroviseur. Il fuit le mien, rouge de colère. Cassidy est à demi tournée vers moi, elle me regarde. Elle me comprend.
-Julian... je sais combien tu me hais. Mais je crois sincèrement que je n’ai pas tué ta belle fille !
-Ferme là ! Dit-il d’un ton ferme, et d’une voix remplie de dégoût tout en descendant de la voiture, et en claquant la portière.
-Il faut le comprendre... cette situation est atroce...il faut que ça cesse ! Affirme Cassidy en quittant le véhicule à son tour.
Je regarde par la vitre. Une villa à la façade recouverte de pierres grises et blanches se dressent jusqu’au toit formé en tuiles couleur ardoise. Seules deux fenêtres situées au deuxième étage sont visibles depuis la clôture en panneaux lisses anthracites. Les rideaux intérieurs sont tirés. Le lieu est assez fidèle à mon flash-back. Je rejoins mes deux « alliés ».
-Tu m’as décrit ce « fameux Landrie » comme une star blindée... la villa paraît sympa, mais pas semblable à un millionnaire ! S’étonne Cassidy.
-Ce n’est que son lieu de travail. Excuse-moi... Je ne voulais pas te parler comme ça mais...
-Laisse tomber Julian ! Je ne t’en veux pas... il faut trouver un moyen d’entrer... tirer tout ça au clair et mettre un point final à cette sordide histoire !
-Il nous faut une excuse pour le rencontrer... s’il reconnaît Dan, et qu’ils n’étaient pas en bons termes tous les deux, on est fichu ! Restez tous les deux sur le côté, histoire qu’on ne vous voit pas à la caméra de l’interphone.
Julian sonne et prétexte vouloir approcher la bête pour écrire un article sur sa vie.
-Bonjour, Dorian Grugier, je travaille sur article concernant le docteur Landrie serait-il possible de le rencontrer... même s’il faut attendre ça ne me dérange...
-Excusez-moi Monsieur, je vous coupe mais le docteur Landrie ne travaille plus ici !
Effectivement, les plaques déontologiques indiquent qu’il s’agit désormais d’une sage-femme Delfine Bonge et d’une infirmière libérale Domitille Farge. Merde !
-Pardonnez-moi mais où puis-je le trouver ?
-Je ne sais pas Monsieur, le cabinet nous a été revendu il y a plusieurs années maintenant !
-Vous êtes sûre de ne pas avoir un indice... un numéro de téléphone... ne serait-ce qu’une adresse mail ?
-Non je regrette Monsieur !
-Je vous remercie tout de même !
Fait chier !
Nous voilà à nouveau tous les trois dans cette putain de bagnole, comme des cons… on est comme des rats... seuls au monde !
-On est mort !
-On va trouver une solution Julian... je vais trouver un moyen de récupérer des infos, et on va le retrouver ! Assure Cassidy.
Pendant que Julian et Cassidy discutent, et élaborent des plans pour retrouver Landrie, je reste toujours troublé par les noms sur les plaques : Delfine Bonge et Domitille Farge. Je ne vois pas comment j’aurais pu connaître ces deux femmes, et pourtant, quelque chose me semblait presque familier. Cette nana ne nous dit pas toute la vérité. J’en suis convaincu comme si mon sens pour discerner un mensonge était aiguisé à la perfection.
-Entre nous... je veux dire... du point de vue d’un flic... d’une gonzesse de la CIA et d’un voyou... on a tous ce même sentiment non ?!
-De quoi tu parles ?
-Cette fille ment Cassidy !
-Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Me demande Julian.
-Un pressentiment étrange.
Julian ne prête pas trop attention à ma remarque et démarre le moteur de la voiture.
-Julian ? Bonge et Farge, ces noms ne te disent rien ?
-Là... comme ça... rien du tout !
-Je ne sais pas... est-ce que Landrie pourrait les
connaître ?
-De ce que je sais sur lui, je ne fais pas de rapprochement avec ces noms-là.
Cela me perturbe de plus en plus. Essayer de me souvenir d’un moindre détail me procure un mal de tête terrible. Je tente d’apaiser ma douleur en me massant les tempes. Je sens qu’on passe à côté de quelque chose et ça me rend
fou !
-Et maintenant on fait quoi ? Demande Julian à Cassidy dépité par la situation.
-Il faut qu’on achète un téléphone à carte prépayée. Max doit attendre notre appel. Je veux avoir des nouvelles de Jo. Les heures passent, et le risque est de plus en plus imminent. Dan a progressé, il s’est souvenu d’une partie de sa vie... je crois qu’il est temps que je lui montre quelque chose.
-Qu’est-ce que tu veux me montrer ?
-Je suis en possession de quelque chose depuis que je t’ai récupéré à l’hôpital.
-Kidnappé tu veux dire ?!
-Tu serais sûrement mort à l’heure qu’il est ! Alors tu devrais me remercier !
-Quel intérêt auraient eu les flics à me faire la peau ?!
-C’est Julian qui t’aurait fait la peau, idiot !
Pas faux !
La mémoire des sens
Julian a arrêté Cassidy en double file devant un bar tabac. Il leur faut un téléphone à usage unique pour contacter Max, et nous trouver un endroit pour la nuit. Cassidy me demande de jeter un œil à la notice d’électroménager qu’elle traîne avec elle depuis ce matin. Je décide donc de m’y pencher avec attention. A l’intérieur, s’est glissé une sorte de plan. A première vue, je ne vois pas du tout ce que c’est ! Mais effectivement, à force de le tourner dans tous les sens, j’arrive à me souvenir qu’il s’agit des plans d’un sous-sol de bâtiment ! Mais lequel ? Je n’en ai aucune idée ! Petit à petit j’essaye de me familiariser avec ce fichu papier chiant à crever. Je le lis, le relis et l’analyse sous toutes ses coutures. Vraiment rien de spécial ! Je tente d’assembler quelques lettres les unes aux autres. Puis quelques chiffres. Mais là non plus, rien de bien
méchant ! Aucun mot n’en sort. Je ne vois pas ce que cela signifie et ça ne m’évoque rien. Aucun souvenir, aucun sentiment.
-Ce truc ne me dit vraiment rien !
-Cherche encore ! Me lance Julian d’un air sadique.
Je me sens comme un gosse à qui on ordonne de faire ses devoirs !
-C’est bon j’ai ce qu’il nous faut ! Roule ! Dit Cassidy en remontant dans la voiture, et tout en commençant à déballer son portable tout neuf. Elle nous propose au passage un chewing-gum Hollywood menthe. Cette odeur, je la connais. Elle m’évoque un souvenir. C’est assez flou. J’examine le paquet de chewing-gum sous toutes ses formes. Je le sens encore et encore. Ce parfum de synthèse m’évoque quelque chose. Un laboratoire. Des machines fumantes, des tubes à essai, éparpillés un peu partout. Qu’est-ce que je peux bien foutre au milieu d’un endroit pareil ! C’est assez déconcertant, car bien que cela soit totalement fou, je suis certain d’y être comme un poisson dans l’eau. Et le lien se fait ! Bingo !
-Je suis un chimiste !
Cassidy se retourne et me fixe droit dans les yeux. Julian en fait de même par le biais du rétroviseur. Puis, ils échangent un regard l’un l’autre.
« C’est quoi ces conneries ?! »
-Tu te souviens de quoi exactement ? Me demande-t-elle intriguée.
-D’une odeur de produits chimiques... qu’on mélange, d’une sorte... de laboratoire.
-D’une usine à drogue quoi ?!
Comme à son habitude, Julian reste méfiant sur mes souvenirs. Je n’y avais pas pensé tout de suite mais effectivement, il y avait plus de chance que je fasse partie des petites mains dans la fabrication de cocaïne, ou je ne sais quelles autres substances illégales, qu’un chimiste hors pair. J’ai tout oublié, et les seules choses qui sont devant mes yeux, c’est à dire ces putains de tatouages, ce physique de tôlard, je refuse d’y croire. Je me sens une âme si éloignée de tout ce que représente ce corps, que rien n’y fait, je ne PEUX pas y croire.
-Dites-moi réellement qui je suis ! Tout ce que vous savez, l’un et l’autre, sur moi ! Il y a forcément une explication... je ne peux pas être ce connard que tu recherches... plus les heures passent et plus tout ça me paraît insensé !
Julian cherche le regard de Cassidy comme pour obtenir une permission de sa part avant de dire quoique ce soit de compromettant pour elle. De son côté, elle hésite mais contre toute attente, elle se lance la première.
-On se trouve dans une impasse. Le temps joue contre nous... et plus il passe, plus je perds espoir. Quand j’ai su que tu étais amnésique j’y ai vu comme une chance que tu laisses échapper... sans t’en rendre compte quelques détails... d’un lieu... d’une date... un nom... dans tous les cas, nous t’aurions récupéré à l’hôpital mais tu n’aurais certainement pas dit un seul mot en étant pleinement conscient... il aurait fallu... comment te dire ça...
-Me torturer ? N’est-ce pas ?!
-J’aurai tout utilisé... mais le fait que tu sois comme ça... si différent de ce à quoi je m’attendais.
-Tu trouves que je suis différent ? Je suis couvert d’atrocités sur le corps... physiquement, je n’ai rien d’un tendre.
-Je sais tout ça...mais il y a autre chose.
-J’ai du mal à te croire !
-Écoute-moi, j’en ai connu des mecs de la pire espèce ! De vraies ordures ! Tout ce que tu veux mais là... ça n’est pas le cas !
-Cassidy ! Attends ! Tu plaisantes là j’espère ?! » Dit Julian à nouveau sur la défensive.
-Non Julian je t’assure ! Je sais que tu vas très mal le prendre mais je ne crois vraiment pas qu’il ait pu faire quoi que ce soit à ta belle fille !
-Mais t’es tombée raide dingue de ce fils de pute ou il t’a filé en douce une de ses pilules ! On en plein délire là !
Cassidy lui jette un regard noir.
-C’est toi qui dérailles mon vieux qu’est-ce que tu vas chercher ?!
-Je ne sais pas, dis le moi ! Le syndrome de Stockholm peut-être !
-Ferme là !
-Toi ferme là ! Si c’est pour lui mettre des conneries pareilles dans la tête ! Tu travailles pour la CIA ou tu cherches un petit copain ?!
-Attends, attends ! Tu insinues quoi exactement ?! T’es complément à côté de la plaque Julian !
-S’il vous plaît ?! Calmez-vous tous les deux !
-TOI LA FERME ! Me crient-ils tous les deux en chœurs.
-Ah là en revanche je vois que vous êtes sur la même longueur d’onde... en attendant... vous êtes aussi mauvais l’un que l’autre !
-Je te demande pardon ?! Cassidy est toujours remontée comme une pendule, et ce que je vais lui dire ne va pas l’aider à redescendre.
-Toi, Julian, tu es aveuglé par la haine que tu me portes ! Vrai ?! Et elle est bien justifiée je te l’accorde ! Mais tu es bloqué avec moi, on est dans le même bateau ! Tu peux choisir de me noyer tout de suite mais le problème c’est que je vais emporter avec moi cette putain de vérité ! Quant à toi Cassidy, ta mission a pris l’eau depuis plusieurs heures maintenant ! Et tu es bien plus coincée que tu ne veux bien l’admettre ! Je te demande de me faire confiance ! Je suis vraiment prêt à t’aider ! Mais dis-moi de quoi il s’agit ?
Cassidy prend une longue inspiration pour tenter de retrouver son calme avant de reprendre la parole.
-Tu fais partie d’une organisation… extrêmement dangereuse… ce que j’attends de toi c’est que tu me dises l’endroit précis où est prévu votre attentat… en ce qui concerne ma mission, elle n’est pas tout à fait en train de prendre l’eau, comme tu dis… je suis d’accord, nous avons subis une attaque… mais ça ne prouve en rien ! Il y a forcément une explication !
-Il y en a forcément une... il est l’heure d’appeler Max ! Dit Julian en remontant sa manche sur son avant-bras de manière à pouvoir y lire le numéro que Max lui a inscrit au stylo à bille. Cassidy le compose sans perdre une minute de plus, et c’est sans tarder que Max décroche.
Le temps de leur conversation, je décide de me concentrer à nouveau sur le fichu manuel. Je fais défiler les pages de manière plus lente entre mes doigts. L’une après l’autre, je scrute le moindre détail. J’essaye d’aligner les chiffres entourés pour en déduire une date mais rien. J’essaye ensuite de lire un mot à partir de lettres elles aussi entourées mais rien. Je désespère. Un chimiste tu parles !
C’est ça ! Un chimiste ! Tout à coup une lumière s’éclaire dans ma mémoire. Prélavage ! lavage séchage ! Garantie ! C’est un indice pour me dire de faire tout disparaître ! Je me revois dans un labo, je suis entouré de flacons de méthadone, de montagnes de poudre de fentanyl, de mecs, des geeks du style intellos, et des baraqués, du style dealers. Julian a raison, on fabrique de la cocaïne et de la drogue en tout genre. Tout est très clair, je manipule de manière consciencieuse tous ces produits toxiques, paré de ma blouse blanche comme un pro. Je fabrique de la merde sous toutes ses formes et pour tous les goûts... destinée à en faire voir de toutes les couleurs... à des petits cons friqués défoncés, en boite de nuits, en passant par des entrepreneurs en manque de matière grise et d’énergie jusqu’à des accros en fin de course. Plus ma mémoire s’éclaircit, plus je reprends ma place au milieu de mes souvenirs. Comme si je me retrouvais... et en effet... ça ne confirme rien de bon. Je ne me souviens que d’une partie de ma vie, mais mon souvenir est précis et fiable. Je suis comme une grenade dégoupillée qui est sur le point d’exploser. Ces deux noms sur la plaque m’intriguent car ils me reviennent désormais sous la forme de leurs
initiales : « PDD » ou Pascal/Delphine/Domitille. Nous avions donné ce surnom à Landrie, car il sonnait en anglais comme le fameux rappeur américain Puff Daddy aussi connu sous le diminutif de P. Diddy. Delphine et Domitille étaient ses deux filles. Landrie ne les voyaient plus depuis son divorce, mais il avait choisi de se faire appeler comme ça dans le milieu. Sa femme l’avait plaqué lorsqu’elle avait découvert qu’il menait une double vie. Il donnait l’illusion d’un type propre sur lui, gendre idéal, médecin renommé, riche, élégant et vie de famille rangée. Trop rangée à son goût. La nuit, le démon en lui reprenait le dessus. C’est dans des clubs remplis de poudre et de putes de luxe, qu’il venait satisfaire sa vraie personnalité. PDD était loin d’être un sain comme il le laissait sous-entendre avec ses bons conseils bien-être à deux balles ! C’était aussi un mec qui se maintenait en vie par des amphétamines, de la cocaïne et d’une « smart drug », une molécule que j’avais moi-même élaborée semblable aux deux autres permettant d’échapper à ce que l’on appelle des « Bad trips ». C’était une substance appartenant à la famille des nootropes, extraite à partir d’un des plus vieux arbres de la planète « le Ginkgo biloba ». C’était du « G3B » ou du « Ginkgo biloba bonheur bonheur ». A la base, ces substances sont utilisées comme médicaments luttant notamment contre la maladie d’Alzheimer. Elle augmente le flux sanguin cérébral et fortifie les neurotransmetteurs. Je coupais bien sûr ma potion magique avec d’autres substances miraculeuses. Les plantes sont une ressource inestimable quand on sait en extraire les bienfaits. J’avais réussi un pari fou, mettre au point une drogue similaire à la fameuse « limitless », chère à Bradley Cooper, dans le film portant le même titre. Avec ça, plus de dépression, plus d’angoisse plus aucune émotion négative, que de la confiance en soi à la clé et un cerveau sur boosté, avec en prime aucun effet secondaire mis à part… l’addiction ! Landrie y été accro comme un chien avec son os. Il avait des cicatrices invisibles et indélébiles, qui le plongeaient dans une dépression permanente et incessante. Celle dont on ne guérit jamais. Alors il compensait avec le G3B. C’était devenue sa bouteille d’oxygène, surtout avec la pression qui s’était rajoutée avec son succès. Il fallait en plus tenir le cap et donnait le change. Il aurait tué père et mère pour garder ce secret enfoui. Il a accepté de ne plus jamais revoir ses deux filles, et de laisser sa femme tourner la page sans qu’elle n’en révèle aucun mot. Mais son surnom en dit long sur sa souffrance. Il était tout sauf heureux. Tout ça n’était qu’une parfaite illusion. Les stars à deux balles plongeaient dans le panneau en tout premier.
Elles en raffolaient pour être au top pour leurs films, leurs concerts, et tout le reste. C’était un putain de cercle vicieux. Et son réseau était une aubaine pour mon trafic. Mon sale trafic ! Mais j’avais tellement de haine en moi ! J’aurais pu tuer la terre entière sans jamais pour autant apaiser cette rage folle ! Je ne me rappelle plus pourquoi je ressentais cette terrible colère. Il manque encore des pièces dans le puzzle de ma jeunesse, mais je sais que je me fichais royalement de foutre en l’air des vies. Je ne pensais qu’à mon biff !
Bulle de solitude
Cassidy éclate en sanglots.
Il s’agit de Jo. Il n’a pas tenu le coup jusqu’à l’hôpital. Max a déposé son corps sans vie devant les urgences sans explication. Un ancien flic qui amène un agent de la CIA décédé, va falloir s’expliquer, et le temps presse. Max a pris des pincettes pour l’annoncer à Cassidy, mais c’est un coup de poignard qu’elle vient de recevoir en plein cœur. Il faut qu’elle trouve le courage de continuer, même si elle est à ramasser à la petite cuillère. On l’est tous. Apprendre la mort de quelqu’un, c’est le pire. Je ne connais pas de douleur plus cruelle. Ça commence comme un écho dans les montagnes. Ça rebondit partout en nous. Ça se fracasse contre chaque paroi. Prisonnier, ce son ne sort plus. Plus jamais. Et ça déchire chaque coin que ça frappe, jusqu’à briser une partie de notre âme. C’est fini.
-Je ne peux plus respirer... je ne peux plus respirer... je peux plus.
J’allonge le siège de Cassidy pendant que Julian ouvre en grand toutes les vitres. Cassidy fait un malaise. Elle devient aussi toute pâle. Je lui verse de l’eau fraîche sur le visage. On entend la voix de Max, demandait ce qui se passe, qui émane du téléphone, qu’elle a laissé tomber entre les deux sièges de la bagnole. Julian tente de le récupérer, pendant que j’évente Cassidy. Des couleurs reviennent peu à peu sur ses joues. Elle m’a fait peur. Mais la vie reprend le dessus. On ne sait pas trop pourquoi, quoiqu’il arrive, ça continue.
-Max, c’est Julian, Cassidy ne se sent pas très bien... trouve un maximum d’infos sur un certain Pascal Landrie. Et sur le boss de Cassidy aussi. Ce mec n’est pas très clair non plus. On te refait signe quand on peut... j’imagine que tu n’as pas les résultats du test ?
-Non mais c’est en cours... je te dis ça dans les prochaines heures. Confirme Max.
Cassidy reprend doucement ses esprits. Elle tremblote. J’attrape sa main et je la serre entre les miennes. Elle me voit à l’envers. Ça la fait presque sourire. Je crois que c’est la première fois de ma vie que je rassure une femme. Elle ne mérite pas cette douleur. Je me sens coupable de la mort de Jo. Je crois que trop de gens sont morts par ma faute, il faut que tout ça cesse.
-Julian ! J’ai une adresse en tête démarre la voiture. Il est en temps d’en finir !
A mon grand étonnement, il ne pose aucune question. Il tourne la clef de contact et rejoint la voie de droite.
-4 allée de la sirène d’or, La Cadière-d ’Azur.
Julian me lance un regard bref dans le rétro, et met son clignotant, direction l’autoroute.
Cassidy redresse son siège et nous demande de ne pas lui poser de questions. Elle me fait simplement comprendre qu’elle veut changer de place avec la mienne, en passant à l’arrière. Elle enjambe, et s’assoit à côté de moi. Elle veut être seule un moment, même si nous sommes tous les trois bloqués entre quatre vitres. Je fais la même chose qu’elle en sens-inverse, et me retrouve à côté de Julian, qui ne dit pas un mot. Le malaise est largement palpable. Je tourne la tête vers la fenêtre pour observer le paysage. Les kilomètres commencent à défiler. Les arbres se font de plus en plus denses à la sortie de la ville. On arrive peu à peu dans le Var, c’est un très beau département. En voyant toutes ces belles baraques apparaître en haut des collines qui se dressent devant la mer, je me mets à penser à tous ces gens qui les habitent. Je me suis souvent demander s’ils étaient insouciants ou tout simplement indifférents au monde de la rue, si loin d’eux, et si près en même temps. Je ne les juge pas, je me pose des questions. Si j’étais né dans une de ces baraques, je n’en aurais rien à foutre que des mecs de quinze, seize ans meurent par balle dans des règlements de comptes pour de la dope. À y regarder de plus près, C’est tellement con ! Mais ça arrive... il y a des mecs qui viennent au monde dans une belle maison, et d’autres dans un quartier pourri, rempli de misères et de conneries humaines. Même si ça ne suffit pas, parce que j’en ai vu aussi des petits bourges venir chercher chez nous de quoi s’éclater la tête quelques heures, alors qu’à priori l’éclate c’était déjà de vivre avec piscine, Porsche et jolies gonzesses comme horizon. Mais non le fric ne fait pas
tout ! Mon business tournait à plein régime quand je me suis rendu compte que ce qui rend fou, ce n’est pas le manque d’argent, de bagnoles, de femmes, de taf intéressant... non ce qui rend fou c’est la souffrance... cette saloperie est mère de toute haine parce qu’elle t’enferme dans une bulle de solitude que tu ne pourras jamais crever.
-Tu sais... je tiens à te dire un truc si tu me le permets, Julian.
-Dis toujours.
-Je crois que si j’ai fait du mal à quelqu’un dans ma vie ce n’est pas par choix.
-On a toujours le choix !
-Si mon père ne s’était pas barré je ne sais où... si mon beau père ne tabassait pas ma mère... si je n’avais pas connu la rue... la dope pour refuge... les mauvaises rencontres.
-Si tu n’avais jamais croisé sa route... elle serait toujours là... ou plutôt si tu avais simplement fait le choix de la laisser passer, et de continuer ton chemin... elle serait toujours là... la boucle est bouclée c’est un choix.
-Si elle fréquentait réellement un mec comme moi, tu l’aurais su non ?
-Tu as une quinzaine d’années de plus qu’elle... impossible qu’elle te fréquente !
-C’est n’est pas ma question.
-Tu crois que je ne me sens pas coupable peut être ?! Ça se trouve, il y a des choses évidentes qui auraient dûes me sauter aux yeux et je n’ai rien vu... je n’ai pas réussi à la protéger.
-Je ne me souviens pas de cette partie de ma vie, mais il se passe quelque chose de bizarre dans ma tête comme si je savais plus au moins maintenant qui je suis... comme si je m’étais reconnecté avec ma façon de penser et d’agir... et je suis certain d’une chose, c’est que si elle me fréquentait bien... tu ne l’aurais jamais su... je ne sais pas comment, mais je me serais démerdé de ne laisser aucune trace... pour toi, si j’étais au courant que tu étais flic... mais pas seulement... les mecs comme moi ne ramène pas des filles comme elle dans la zone... surtout si j’y tenais... et j’aurais fait en sorte que personne autour de moi ne soit au courant... j’en suis convaincu.
-Aucun appel ? Aucun texto ? Comment tu aurais pu la retrouver chez son amie ce soir-là ?
-À l’ancienne ! Tu sais, il y a un service que je voudrais te demander, même si la situation est totalement surréaliste… je sais que tu m’as fait un prélèvement pendant que j’étais dans les vapes… et tu as eu entièrement raison… mais je t’en supplie ! Va jusqu’au bout de l’enquête Julian ! Je veux dire par là que si le test ADN me confond… rien ne prouve que ce soit moi… je suis sûr qu’il y a autre chose !
-Hors de question ! Si le test est positif… je te flanque une balle entre les deux yeux ! Affirme-t-il d’un ton glaçant.
Je crains qu’il ne bluffe pas ! Je le comprends mais je refuse de mourir avant d’avoir retrouvé pleinement ma mémoire.
Nous voilà sortis de l’autoroute. On emprunte des petites routes de campagnes. Le paysage est toujours aussi beau. Et les baraques de plus en plus belles. On monte un chemin étroit, difficile d’y passer à deux voitures mais par chance on croise peu de monde. On arrive au bout, après plusieurs minutes. C’est une impasse qui se situe sur les hauteurs. Une magnifique clôture en pierre, et palissades grises, entoure une splendide villa sur deux étages. A notre étonnement le portail s’ouvre, et nous laisse une vue dégagée sur ce petit bijou qu’est la propriété de Landrie. Je la reconnais parfaitement. Julian se gare sur le parking, et je descends immédiatement de la voiture. Le garage de Landrie est ouvert. Sa Bentley continental bleu acier est sur le point de prendre l’air. Il n’est pas au volant. J’avance lentement vers la baie vitrée qui prolonge l’aile droite de la maison, et j’aperçois un homme de dos, tâtonnant les poches de sa veste. Il semble chercher quelque chose. Il finit par se retourner, et plonge ses yeux dans les miens. C’est bien lui... il n’a pas changé.
Année 1960
Dans une famille bourgeoise Parisienne, vient au monde un petit Léonard Paul Antoine Guérin. Il naît au domicile conjugal, comme ses frères et sœurs, d’une mère femme au foyer et d’un père médecin. Une jeunesse sans ombre malgré une rigueur imposée tant dans les études que dans la pratique de la religion catholique, sa mère étant très croyante. Son père est un homme froid, et ne laisse place à l’expression de ses sentiments que dans de rares occasions, si rare que Léonard n’en a que des très vastes souvenirs. Il y a si peu d’échanges en famille, que Léonard va chercher un peu de chaleur au sein d’un groupe de théâtre, près de son établissement scolaire. Il y passe beaucoup de temps, au grand désespoir de ses parents qu’ils lui réservaient un avenir tout tracé, puant l’ennui à des kilomètres pour Léonard. Pour s’en échapper, il décide de quitter très tôt la maison pour une colocation un peu bohème. La situation s’accentue au fil du temps. Il joue de la guitare, fume de l’herbe, s’habille comme un hippie, manifeste pour tout et pour rien, et la suite logique, il raye le nard de son prénom pour n’en garder que Léo. Léo colle mieux avec celle nouvelle identité qu’il se façonne peu à peu. Débrouillard et passionné de voyage, il se lance dans un tour du monde, avec un sac à dos et très peu dans les poches. Des paysages époustouflants s’offrent à lui. Il les dévore tous des yeux comme un gosse devant des montagnes de bonbons plus beaux et plus colorés les uns que les autres. Il fait des bonnes et des moins bonnes rencontres mais toutes enrichissantes. Et puis, un jour il croise le chemin d’Alicia. Elle est encore plus belle que toutes les merveilles du monde. Elle le séduit d’autant plus qu’elle lui ressemble, aventureuse dans l’âme, déterminée et habitée. Plus âgée que lui, elle le prend sous aile. Elle lui fait découvrir l’envers du décor de chaque ville où elle se rend. Elle est une espionne allemande. Il devient alors son poulain. Elle lui apprend à manier les ficelles de ce métier sans pitié, à se servir d’une arme à feu, à être invisible ou omniprésent, tout ce qui fait de lui un agent 007. Évidemment l’adrénaline qui les caractérise prend souvent le dessus et les dépasse de nombreuses fois. Leur histoire s’écrie et se rature, se brouillonne, se déchire et se recolle durant plusieurs années. Ils s’aiment et aiment encore plus leur job. Parfois, la vie les remet sur un même chemin. Le feu se ravive et ne s’éteindra que par une sortie de route. Convaincu, qu’il ne s’agissait pas d’un simple accident et qu’Alicia a été assassinée, Léo remue ciel et terre aux quatre coins du globe pour connaître la vérité. La souffrance le dévore. Il plonge alors à corps perdu dans le travail. Avalant les missions, il devient un tueur froid au point de ne plus ressentir aucune émotion pendant une longue période de sa vie. Mais la vie réserve des surprises. Parfois, elle emballe des cadeaux, puis les planque quelques temps, avant de nous les donner. Elle attend patiemment que nous soyons désespérés, parfois être sur le point de crever de chagrin, elle nous teste jusqu’au bout pour que nous lui montrions qui nous sommes vraiment. Puis, elle prend enfin la décision de nous l’offrir. Elle se joue de nous. Et s’il s’agit d’un Dieu, toute religion confondue, il est de bonne guerre de nous arriver de penser un tant soit peu, qu’il est un assez sadique, quand il le souhaite. Ce cadeau, Léo l’avait reçu par lettre. Quelques lignes avaient littéralement bouleversé sa vie.
La Cadière-d ‘Azur, Var, dix-sept heure zéro huit
Il reste un moment figé sans vraiment réaliser, puis, je vois dans ses yeux s’installer la peur. Il s’enfuit à l’étage. Je me mets à courir vers la baie vitrée, mais elle est verrouillée. Je me dirige vers le garage, il a certainement laissé la porte ouverte. Julian a tout observé de loin, et se met à crier :
-Par ici !
On file sans tarder au premier. Juste le temps de croiser de splendides statuts et tableaux d’artistes. Cette maison me faisait déjà rêver à l’époque. Elle continue aujourd’hui même si je ne me laisse nullement distraire par la déco. Je suis déterminé à rattraper Landrie. Cassidy est derrière nous. Nous arrivons sur le palier des escaliers, où se dresse devant nous un long couloir. Toutes les portes sont fermées. Julian me fait signe de passer derrière lui, il est armé. Je maintiens Cassidy derrière moi. Je suis certain qu’il s’est réfugié dans son bureau. Certainement armé, il pourrait nous abattre comme des chiens. Je choisis alors une autre option.
-LANDRIE ! Criais-je à plein poumon.
Julian me fusille du regard, et Cassidy me demande ce que je fous. Je leur fais signe que je gère.
-Je sais que t’es là ! Fais pas le con ! On n’est pas venu pour te descendre on veut juste des réponses !
-DES RÉPONSES ? Crie-t-il à son tour depuis le fond du couloir.
-OUI SEULEMENT DES RÉPONSES !
-SUR QUOI ?
-POURQUOI AS TU PEUR DE MOI ?
-DE TOI ?! QU’EST-CE QUE J’EN AI À FOUTRE DE TOI !
-ME PRENDS PAS POUR UN CON ! T’AS FLIPPE COMME UN GOSSE EN ME VOYANT !
-C’EST PAS TOI QUI ME FAIT PEUR ! PAUVRE ABRUTI !
-ALORS POURQUOI TU TE PLANQUES ?
-JE SAIS QU’IL EST VENU ME FAIRE LA PEAU !
Nos regards se croisent avec Cassidy et Julian. De qui parle-t-il ?
-DE QUI TU PARLES ? QUI VEUT TE FAIRE LA PEAU ?
-LE FLIC QUI T’ACCOMPAGNE !
Saisis par sa réponse, je pose un regard inquiet et interrogateur sur Julian. Cassidy en fait tout autant. Tout se mélange ! Julian nous aurait-il menti ? Se serait-il fait passer pour un flic en quête de vérité, tout ça pour que je le mène jusqu’à la planque de Landrie ? Impossible ! Il aurait pu trouver de lui-même ! Ce con n’est même pas vraiment planqué !
Julian a comme un beug... lui-même ne sait plus comment réagir à cette annonce.
-ET POURQUOI IL FERAIT ÇA ? Lui lançais-je à nouveau pour tenter de le faire parler.
-TU SAIS TRÈS BIEN DE QUOI JE PARLE SALAUD ! TOUT CA C’EST À CAUSE DE TOI !
Nos trois regards se croisent à nouveau, car l’on comprend très vite qu’il détient toute la vérité, et qu’on est sur le point de la faire éclater. Je comprends aussi, tout comme Julian, qu’il n’y a plus le moindre doute. Je suis un meurtrier.
-JE SUIS DÉSOLÉ MONSIEUR TELLEMENT DÉSOLÉ SI J’AVAIS SU !
On peut entendre des sanglots.
BANG !
Une putain de détonation retentit et mon cœur s’emballe. Si c’est bien ce que je crois, mes espoirs d’en savoir plus viennent de s’envoler. J’avance vers la lice au fond du couloir. Mes jambes sont lourdes, et il me semble que chacun de mes pas se font au ralentit. Ce couloir est infini, et tellement d’images me viennent en tête. Je l’ai traversé à multiples reprises, pour lui amener personnellement sa dope. Un petit paquet bleu portant la mention « PDD ». Chaque fois que je venais, je bavais sur sa vie. Cette baraque, toutes ses bagnoles et toutes les putes qu’ils se tapaient jusque dans ce putain de bureau. C’était un enculé de première mais il avait la belle vie, celle dont tous les mecs de ma citée tueraient père et mère pour avoir. Et aujourd’hui ça puait la loose... on était loin de l’ambiance que j’avais toujours connue à cet endroit précis. Tous ces souvenirs parcourus pour arriver devant la porte que j’ouvre lentement par précaution. Landrie s’est peut-être planqué, et compte nous trouer par surprise. Mais non la vue se dégage, et il est exactement là où je le redoutais, étalé sur son plateau de marbre, où comme à son habitude le fond d’un verre de whisky et un cigare dans un cendrier l’accompagnent.
Landrie s’est tiré une balle dans la tête. Seul le silence et une mare de sang l’entourent aujourd’hui. C’est fini ! Cet enfoiré s’est suicidé, emportant avec lui des détails précieux de ma vie. J’ai tellement de haine en moi que j’ai envie de lui coller moi-même une deuxième balle dans la tête. Julian découvre à son tour la scène, et en bouffe la moitié de sa main. Je crois que la même pensée que moi le traverse. Il serait capable de lui taper dessus à ne plus s’arrêter. Mais tout ça ne sert plus à rien. Cassidy replace son arme dans son étui, tout en jetant un œil tantôt sur moi tantôt sur Julian. Elle sait que la situation est tendue.
-Il ne faut pas rester là ! Des voisins ont pu entendre le coup de feu il faut dégager d’ici ! Dit-elle en scrutant par la fenêtre le moindre mouvement.
-Il a peut-être laissé quelque chose... je ne sais pas… des éléments qui nous en diraient plus... une clé USB... un livre de compte...
-Je crois me souvenir d’un coffre en bas à droite. Dis-je en le désignant du doigt à Julian... mais on n’a pas vraiment le temps de l’ouvrir.
Je cherche dans ses papiers, éparpillés un peu partout dans la pièce. Tout mène à croire qu’il y a du « laisser-aller » depuis quelque temps. La dépression l’a certainement rattrapé. Rien ne me saute aux yeux. Je suis finalement attiré vers en grand vase en verre noir se dressant dans l’angle du bureau. C’est assez bluffant comme sans en avoir le moindre souvenir, mon corps lui ressent quelque chose de familier. Je glisse ma main à l’intérieur, et j’attrape une enveloppe qui me paraît au premier abord très très fine pour y contenir une liasse de billet... et en l’ouvrant, je me rends effectivement compte qu’il ne s’agit que d’une lettre. Elle est manuscrite et assez longue. Je n’ai pas le temps de lire une ligne que Cassidy me l’arrache des mains.
-On se casse ! Ordonne Cassidy.
-Ok mais garde ça précieusement... allez à la voiture je vous rejoins tout de suite !
-Pas question ! Maintenant qu’on est sûr que c’est toi le batard qui a tué ma belle-fille, tu ne vas nulle
part ! Rétorque Julian.
-Julian ! Qu’est-ce que tu fais ?! S’écrie Cassidy.
Julian me met en joue. Je sens que tout bascule.
-Je vais te buter ! On croira que c’est un règlement de compte !
-Julian je t’en supplie ne fais pas ça ! Tu ne peux pas faire justice toi même !
Cassidy se positionne devant moi, tentant de le raisonner pendant que je lève les mains sans dire un mot.
-Cet enculé ne sera jamais jugé, et à quoi ça sert dis-moi un peu ?! Hein ?! La justice mon cul ! J’en ai plus rien à battre de toutes ces conneries !
-Julian… tu es aveuglé par la haine ! Je sais que tu veux connaître la vérité, et qu’une fois de plus tout se casse la gueule, mais je t’en prie regarde-moi ne fais pas ça... tu vas le regretter ! Julian s’il te plaît ! Ne fais pas cette énorme connerie !
-Ferme là Cassidy ! Et dégage ! Barre-toi !
Comme un animal sauvage qui reprend ses instincts naturels. Mon sang ne fait qu’un tour, j’attends l’instant opportun, où Cassidy se place pile entre Julian et moi. Je sais qu’il ne tirera pas sur elle. Je la pousse violemment contre lui. J’effectue une rotation à vitesse éclair, et me taille en vitesse. Je ne redescends pas l’escalier, non, car je sais que la deuxième porte à gauche du couloir donne sur une chambre communiquant elle-même avec la chambre de Landrie par une cloison coulissante, que je prends soin de refermer derrière moi histoire de gagner du temps, une sorte de tour de magie. Et cela marche, car lorsque Julian et Cassidy entrent ils deviennent fous de rage. Le temps qu’ils comprennent, je me suis déjà réfugié dans l’arrière, fond de la chambre de Landrie. Là, il y a installé un dressing servant d’artillerie. Une collection d’armes en tout genre. Je récupère son fusil à pompe, que je lui ai moi-même vendu... je charge tout ça, et pas le temps de dire ouf que Julian est déjà devant moi, sauf qu’il n’en croit pas ses yeux.
-Baisse ton arme ! Mains en l’air sinon je vous bute ! Tous les deux !
Cassidy me regarde d’un air empli de dégoût. Elle n’a pas peur que je la tue. Mais elle a du mal à croire s’être autant trompée sur mon compte.
-Fais pas le con ! Laisse là partir ok ?! On règle ça entre nous ! Entre homme ! Si t’en es un !
-Elle vient avec moi ! Toi recule ! RECULE JE TE
DIS !
Julian s’exécute.
-Maintenant pose ton arme sur le sol, et fais-la glisser avec ton pied jusqu’à moi !
Julian s’exécute à nouveau.
-Cassidy approche !
Elle fait un pas vers moi. Je me penche légèrement pour récupérer l’arme de Julian, que je cale à l’arrière de mon froc. J’attrape ensuite Cassidy par le bras, et je la place devant moi... en bouclier.
-On va tous les deux reculer comme ça jusqu’à la voiture ok ?! Toi, Julian, tu restes ! Si tu approches de trop, je n’hésiterais pas à la descendre compris ?!
Julian acquiesce de la tête même si la rage le consume. Il est déterminé à m’abattre comme un chien mais il ne supportera pas d’avoir la mort de Cassidy sur la conscience si ça tourne mal. Il nous regarde nous éloigner lentement jusqu’à la porte. Passé le seuil, je pousse Cassidy devant, tout en me maintenant toujours prêt à tirer. Je tiens fermement son bras entre mes doigts. Je sens que ça lui déplaît fortement. Je ne lui laisse pas le choix. Elle me prie de tout arrêter, mais je lui conseille de la fermer.
-BOUGE TOI DESCENDS !
On arrive tant bien que mal au rez-de-chaussée.
-On passe par la baie vitrée... ouvre !
Cassidy déverrouille le loquet, et nous voilà à l’extérieur. Je la replace devant moi, et la serre par le cou. Julian a exactement fait ce que je pensais. Il a récupéré un calibre dans l’artillerie, et s’est pointé à la fenêtre.
-FILS DE PUTE ! JE VAIS TE RETROUVER ET J’TE JURE QUE JE VAIS TE BUTER ! JE VAIS TE COGNER DESSUS JUSQU’À QUE TU CRÈVES ! ENCULE !
Julian devient fou. Je le vois briser la vitre de la fenêtre à main nue, arracher les rideaux et passer tout ce qui lui tombe sous la main par-dessus bord.
Cassidy, quant à elle, ne tente rien, à mon grand étonnement... et ça m’arrange. Je n’imagine pas une seconde lui tirer dessus pour sauver ma peau.
-Allez monte !
Je la contrains à se mettre au volant, et je monte du même côté qu’elle, mais à l’arrière.
-DÉMARRE !
La voiture patine. On passe le portail laissant derrière nous un Julian enclin à la folie. Cassidy est en pleurs. Ses mains tremblent, mais je ne crois pas qu’elle ait réellement peur.
-J’voulais pas t’effrayer.
-Ferme là ! J’ai fait tout ce que tu m’as demandé alors je t’en prie ferme là Dan !
-Arrête la voiture !
-Elle me lance un regard perdu dans le rétroviseur. Elle ne sait plus si je suis sérieux ou si tout part en vrille.
-T’es pas en état de conduire ! Je prends le volant ! Bouge-toi !
Ni une ni deux, elle tire un grand coup de frein à main. Je laisse le fusil sur la banquette arrière, et c’est, sans tarder, que je prends les commandes. Cassidy se blottit contre la portière, côté passager. Je vois bien qu’elle essaye d’être le plus loin possible de moi. Nous revoilà, encore une fois, bloqués entre ces fichues quatre vitres.
Plusieurs heures plutôt
Lucas, le jeune policier et coéquipier de Julian, est assis à son bureau se rongeant les ongles, encore énervé d’avoir été écarté par Max de l’affaire « Leslie Vallin ». Après tout, c’est quand même lui qui a découvert Nathan Anderson à l’hosto ! Il bouillonne intérieurement de ne pas connaître le fin mot de l’histoire, et puis Leslie, c’était Leslie. Ça lui déchirait le bide de ne pas coffrer l’enfoiré qui l’avait tuée. Il commence à taper sur son clavier un rapport sur un fichu vol à l’étalage dont il n’a visiblement rien à foutre. Et puis merde !
C’est plus fort que lui, il se lève précipitamment de sa chaise avec la ferme intention de continuer l’enquête en solo. Il se rend dans la salle où sont entreposés les objets mis sous scellés. Lucas est convaincu que le véhicule dans lequel le meurtrier présumé a été retrouvé, renferme certainement des indices sur ce que ce dernier était supposé faire, sur l’endroit où il crèche, ou sur ses éventuels complices. La malle était remplie d’armes et d’explosifs. Braquage ? Assassinat ? Attentat ? Il y avait de quoi réaliser les trois en même temps s’il avait voulu ! Cette ordure avait forcément un téléphone. Bingo ! Il est en mauvais état, l’accident ne l’a pas arrangé. Il refuse carrément de s’allumer mais la puce peut contenir des éléments. Lucas la récupère discrètement. Puis, il tombe sur une mini rose blanche desséchée. Qu’est-ce que ça fout là ça !
Lucas ne perd pas de temps, il réunit tous les éléments qui peuvent le mettre sur la piste. A commencer par le lieu de l’accident. Ce qui est fortement troublant, c’est qu’il ne se trouvait qu’à quelques lieux de la rue où le corps de Leslie a été retrouvé inanimé. L’assassin revient toujours sur le lieu du crime. Pour savoir qui est cet enfoiré, et qu’est-ce qu’il mijote, il faut commencer par découvrir ce qu’il comptait faire avec tout cet armement. Il ne peut pas être seul, un équipement de ce genre nécessite forcément une logistique. Il a des complices, c’est sûr. Son accident l’a empêché d’accomplir sa mission. Il est clair que son téléphone contient des appels ou des sms intéressants. Lucas n’a pas le choix, comme il n’est pas un expert en informatique, il passe un coup de fils à un hacker qu’il connaît depuis quelques mois. On sait tous que la ligne entre flic et voyou est fine, de temps en temps, on passe de l’autre côté, quand le camp adverse est le seul capable de vous rendre un service... même si on le sait bien... c’est un prêté pour un rendu... tout se paye ! Ce hacker c’est B. C’est un as du darknet, de la vente d’à peu près tout ce qui est illégal ! C’est fou tout ce que l’on peut y trouver ! Drogues et armes, bien entendu, mais il y a malheureusement plus trash encore. Des organes sont vendus au marché noir, tout comme il est possible de s’offrir les services d’un tueur à gage... de quoi faire froid dans le dos. B. est libre immédiatement, et Lucas ne se fait pas prier pour débarquer chez lui au plus vite. Sa piaule de geek n’est pas très grande, elle ressemble toujours à une chambre d’ados même si B. approche la trentaine. Un chekc de la main pour se saluer est coutume entre Lucas et lui.
-Alors qu’est-ce qui t’amène ? J’ai cru comprendre que c’était urgent ! Les poulets sont en manque de matos c’est la crise ?! » B. se réjouit de rendre service, surtout quand il sait qu’il va pouvoir en tirer profit.
-Je la joue en solo, alors je préfère être discret tu captes ?
-Ouais... je te charrie un peu... ça fait du bien de temps en temps d’être de l’autre côté !
Le jeune policier rit jaune.
-J’ai besoin que tu me dises tous les secrets de cette puce. Le téléphone est H.S! Je te l’ai ramené quand même... je sais que tu sais faire des miracles ! Je veux savoir tous les moindres détails des conversations, des photos... tout !
-Ok... je vais faire mon max !
-Et en échange ?
-On peut dire que tu tombes à pic !
-Ah bon pourquoi ?
-Je dois remettre un message à un gars qui s’est fait coffrer il y a deux heures par tes collègues, il est en garde à vue dans le commissariat du douzième.
-Je dois pouvoir me débrouiller... mais c’est à propos de quoi ?
-Pas de question !
Lucas réfléchit un instant. Il sait que son acte peut avoir de lourdes conséquences.
-Détends toi mon pote... je veux juste que tu lui donnes un code de ma part. Il saura quoi en faire. Ta mission s’arrête là.
-C’est bon ! Je vais lui remettre ton putain de code mais si j’apprends que c’est une affaire qui met la vie de quelqu’un en danger je te raterai pas !
-Ouh j’ai peur attention !
B. se tord de rire.
-Allez, respire, mon pote, ça va bien se passer !
Check ?!
-Va te faire foutre et mets-toi au taf !
B. se tourne vers ses multiples écrans d’ordinateurs tout en continuant de ricaner.
Lucas fait les cent pas en se bouffant les ongles. Il espère ne pas avoir fait une énorme connerie en acceptant ce deal.
Les minutes défilent. Lucas laisse B. œuvrer sans vraiment jeter un œil à ce qu’il trafique. L’entendre taper sur son clavier à une vive allure lui suffit à être convaincu qu’il met du cœur à l’ouvrage. Et les premiers résultats ne tardent guère à tomber.
-Il y a des bières dans le frigo ! Sers-toi, on va pouvoir trinquer !
-Qu’est-ce que tu as trouvé ?
-Tout ce que tu m’as demandé ! En même temps, tu m’as tout amené sur un plateau ! Ce n’était pas très difficile ! J’en ai fait qu’une bouchée !
-Alors ça dit quoi ?
-Il n’y a pas foules d’informations, et du coup on va à l’essentiel... un appel passé à l’étranger...
-D’où ?
-Ne me remercie pas surtout !
-Arrête de faire le con et dis-moi d’où provient l’appel !
-États unis !
-Quoi ?
-Il a contacté quelqu’un résidant aux États Unis... et Mclean plus précisément !
-Mclean en Virginie ?
-Oui... tu penses à la même chose que moi je suppose ?!
La CIA ? Putain de merde !
L’habit ne fait pas le moine
Cassidy, en rogne, bouffe littéralement ses ongles.
-Si tu continues comme ça tu vas atteindre l’os !
-Il me semblait t’avoir demandé de fermer ta gueule !
Elle me rembarre sans attendre.
-Ok écoute je sais que tu m’en veux terriblement mais si j’étais resté il m’aurait buté ! Sans hésiter ! Je n’avais pas d’autre choix !
-On a toujours le choix ! Comme celui de se rappeler ou non... tu me prends pour une conne depuis le début... tu sais très bien ce que tu fais !
-Non pas depuis le début !
-Alors le coup du dressing armurier ça t’es revenu comme ça ! Pile au bon moment ! Je commence à croire que le hasard aime bien sauver ton petit cul !
-Je te jure Cassidy qu’en entrant dans cette baraque, je n’avais aucun plan ! Ça a mal tourné !
-Tu savais exactement où étaient les armes, ainsi que cette FICHUE LETTRE !
-Calme toi ! Je décide de basculer la voiture sur le bas-côté, je tire un grand coup de frein à main, et je l’attrape par les épaules. Cassidy calm…
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’elle me colle une bonne droite dans la gueule. Surpris, je fais alors une chose encore plus surprenante... je l’embrasse, et en réalisant ce que je suis en train de faire, je m’attends subitement à en recevoir une deuxième.
-Qu’est-ce que tu fais ?
-Je... je...
Cette fois non plus elle ne me laisse pas finir ma phrase mais c’est autre chose qu’elle me flanque... elle pose à nouveau ses lèvres sur les miennes, et elles sont d’une douceur exquise... des frissons me parcourent... je suis transporté ailleurs... plus rien n’existe autour... je suis dans une bulle hors du temps.
L’heure des vérités
Julian est toujours dans une colère noire, et il la laisse exploser en ravageant le bureau et la chambre de Landrie. Tout ce qui lui tombe sous la main finit en éclat sur le sol. Ce n’est qu’au bout de plusieurs minutes qu’il est interpellé par la sonnerie de l’interphone qui retentit de façon incessante. Julian prend le temps de récupérer un revolver chargé de balles, et descend lentement les escaliers prenant garde au moindre mouvement. Il rejoint le visiophone qui affiche à l’écran un vieil homme. Julian se doute qu’il s’agit d’un voisin affolé par les tirs et le bruit fracassant de la dispute. Il doit vouloir s’assurer que Landrie va bien. Il décide de sortir jusqu’au portail, toujours avec prudence.
-Police ! Je vous demande de bien vouloir quitter les
lieux ! Restez à l’abri chez vous... des renforts vont arriver !
-Mon Dieu mais que se passe-t-il ?
-S’il vous plaît... rentrez chez vous ! La police va sécuriser le périmètre dans quelques minutes !
Le vieillard n’insiste pas et s’exécute d’un pas lent.
-Attendez ! S’exclame Julian en se rendant compte qu’un téléphone portable serait, en fait, bien utile.
-Avez-vous votre téléphone sur vous ?
-Mon quoi ?
-Un téléphone portable ? Vous savez pour téléphoner ?!
-Oui mais...
-Donnez-le moi s’il vous plaît ? Demande Julian en tendant ses deux mains à travers le portail tenant sa plaque de police dans l’une, et faisant signe de se dépêcher de l’autre.
-Donnez-le moi c’est important !
-Oui oui... voilà ! S’exécute à nouveau le Viel homme.
-Je vous le rends dans une seconde !
Julian compose le numéro général de la police, puis demande à être mis en relation avec son poste. Après quelques minutes, la personne au standard lui répond.
-Alex, c’est Julian, passe-moi immédiatement Lucas s’il te plaît !
-Lucas ? Qui est Lucas ?
-Rrrr! Lucas ! Luc… ! Je ne me souviens plus de son putain de nom ! Il est... euh...le petit jeune... putain... tu sais... le
-Lemeunier?
-C’est ça putain ! Lemeunier! Lucas Lemeunier !
-Je déconne ! Je sais très bien qui est Lucas !
-J’ai pas le temps pour tes conneries putain !
Passe-le-moi !
-Ça va ! Ça va ! Calme-toi ! Je voudrais bien mais il est parti il y a presque une heure maintenant !
-Rrrr putain de merdeeeee !!!!
-Julian t’es sûr que ça va ?
-NON ÇA NE VA PAS ! C’EST LA MERDE !
-Et alors ? Ça ne change pas de d’habitude hein ?! Faut commencer à t’y faire mon vieux !
-Bon tu veux bien fermer ta putain de gueule ! Et bouge-toi le cul de l’appeler. Tu lui dis de me rejoindre immédiatement au... attends quitte pas !
Julian s’adresse au vieil homme.
«Monsieur quelle est votre adresse ? »
« 6 allée de la sirène d’or ! » Répond-t-il instantanément.
-Oui c’est ça, 6 allée de la sirène d’or, 83740
La Cadière-d ‘Azur d’azur ! Qu’il fasse au plus vite c’est une urgence ! Et envoie toute une équipe sur place. Tu m’as bien compris ?
-Ok Julian ! C’est comme si c’était fait !
Julian raccroche, et rend le téléphone portable à son propriétaire.
-Merci Monsieur. Rentrez chez vous à présent, mes collègues ne vont plus tarder.
-D’accord, d’accord ! Mais juste une chose, Monsieur Landrie va bien n’est-ce pas ?
-Rentrez chez vous Monsieur. Répond Julian en s’éloignant du portail sans perdre une seconde, et laissant le voisin perplexe.
De vieux souvenirs
Je voudrais que ce baiser ne s’arrête jamais. Cet instant avec Cassidy est si précieux et si fragile, mais ce que je ressens va bien au-delà. Je voudrais la serrer davantage contre moi mais le temps me manque.
-Il y a tellement longtemps que je n’ai pas... enfin... tu vois...
-Oui... c’est pareil pour moi...
-On ferait mieux de... de trouver un endroit... pour la nuit...
Persuadé qu’elle ferait s’abattre sur moi une avalanche de question, je reste con lorsqu’elle se contente d’acquiescer de la tête et fait place au silence.
Je redémarre la voiture, et prends la direction d’un studio faisant office de planque. Les lieux et le nom des gens me reviennent en tête. C’est comme si je sortais d’un brouillard. Mon corps est très abimé, mais mon esprit s’éclaircit, et plus la situation me revient, plus je prends conscience de son urgence. J’ai des choses à réparer avant qu’il ne soit trop tard. Mais comme je le pressentais, le silence entre Cassidy et moi ne dure pas.
-Dis-moi la vérité... cette fille... est-ce que c’est...
-Oui...mais ce n’est pas ce que tu crois je te le jure
Cassidy !
-Ok... je te crois...
-Pourquoi es-tu si gentille avec moi ?
Cassidy est gênée. Elle détourne ses yeux des miens, et reste silencieuse quelques secondes, qui me semblent terriblement longues.
-A vrai dire je ne sais pas... et j’ai très peur d’être en train de faire une énorme connerie ! Mais... mais quelque chose me semble comme familier chez toi.
-J’ai quelque chose à t’avouer !
-Une seule chose tu crois ?!
-Ok ok je vais tout t’expliquer, mais avant il y a une chose très importante que je dois te dire... si je te semble si familier c’est parce que tu m’as déjà croisé... il y a quatre ans !
Cassidy n’en croit pas ses oreilles. Ses yeux traduisent un mélange d’intrigue et de frayeur à la fois.
-Je t’ai sauvé la vie ! Lui avouais-je.
Quatre ans auparavant
Cassidy s’était vu confier une mission délicate, on peut même la qualifier à haut risque mais elle ne recule pas devant le danger… jamais. Et son patron le sait plus que quiconque, plus qu’elle ne le sait elle-même. Elle est son meilleur élément, sa paire d’as. Un jour, un gang de malfaiteurs chaperonné par un certain chinois surnommé Xu Xu menait à bien une opération visant à prendre en otage le fils d’un riche et influent homme d’affaire américain. Ce kidnapping permettrait de faire pression sur son entreprise, un très grand groupe pharmaceutique, ainsi que sur ses relations avec les membres politiques. De récentes découvertes sur le plan médical faisaient l’objet de tensions entre les deux protagonistes. Cassidy dirigeait les opérations. À quatre heures du matin, alors qu’elle se trouvait en première ligne, une très forte explosion l’avait propulsée à plusieurs mètres, lui brisant plusieurs côtes mais ce n’était pas le pire. Lors de cette explosion, une arme bactériologique avait été utilisée, et Cassidy en avait fait les frais, la laissant entre la vie et la mort. Admise en urgence dans un état très critique, ses chances de survies étaient pour ainsi dire très faibles. Elle avait été contaminée par un virus chimique totalement inconnu. Un virus mis au point dans un laboratoire chinois. Les médecins, dépourvus de tout traitement face à cette situation inédite, la considérèrent comme une miraculée, lorsque quelques jours plus tard, son corps avait réussi à reprendre le dessus jusqu’à se rétablir de manière totalement inexplicable pour l’ensemble du corps médical. Son sang s’était comme purifié. Le virus avait été éliminé dans son intégralité. Les spécialistes en avaient conclu que ce virus n’était peut-être pas aussi virulent qu’ils l’avaient affirmé plusieurs heures plus tôt.
-Pourquoi es-tu devant moi Cassidy ?
Elle me regarde avec toujours autant de stupéfaction.
-Tu ne devrais pas être en vie ! Et tu le sais très bien !
-Qu’est-ce que tu racontes bordel ?! M’interroge-t-elle, totalement déboussolée.
-Cette explosion, il y a quatre ans Cassidy… Tu n’aurais jamais survécu !
-Mais de quoi tu parles putain ?!
-Tu ne t’es jamais posé plus questions sur ton état de santé ? Sur le fait que tu aies miraculeusement récupéré toutes tes facultés, alors que tout le monde te disait finie ?
-J’ai toujours pensé avoir eu de la chance, les médecins se sont trompés voilà tout !
-Impossible Cassidy !
-Qu’est-ce tu es en train de me dire au juste ?
-C’est moi ta chance Cassidy ! Ton boss m’a contacté à cette époque-là !
-Tu vas me dire enfin où tu veux en venir ?
-Il était inquiet, vraiment très inquiet pour toi, il m’a demandé de l’aide… et je lui ai fourni cette aide !
-T’es un mytho, un psychopathe, tu racontes des conneries pour me…
-Tu as un tatouage sur le long de la colonne vertébrale…
-Tais-toi !
-Il est inscrit « jusqu’à mon dernier souffle »
-Ça ne prouve rien ! Et qu’est-ce que tout cela veut dire au juste ?
-Je connais l’existence de ce tatouage parce que je t’ai injecté une substance au bas du dos… il y quatre ans Cassidy !
-Je veux sortir de cette bagnole !
Je l’en empêche en la tenant par le bras.
-Laisse-moi sortir de cette putain de bagnole de merde !
-Cass..
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’elle me colle une gifle avec la toute la force possible que lui donne sa colère.
-Je sais que tu as peur…
-Non… tu ne sais rien… tu ne sais rien du tout… Tu m’connais pas ! Tu n’es pas Dieu non plus alors arrête tes délires !
-Je suis chimiste, et j’ai mis au point un sérum révolutionnaire… quelque chose d’extraordinaire… quelque chose de bien Cassidy !
-Alors c’est quoi toutes ces conneries avec cette pauvre fille que t’a tuée ou violée ou je ne sais trop quoi ?! Que vient foutre Julian dans cette putain d’histoire ! hein ?! »
-Je ne me souviens pas… je…
-Arrête de me prendre pour une conne Ok ?! Tu viens de me décrire ce qu’il s’est passé il y a quatre ans, et là, comme par hasard, tu ne te souviens plus de rien ?! Connard ! Ordure ! Mais qu’est-ce que j’ai fait au ciel putain pour tous les trouver sur mon chemin ?! Dit-elle en frappant sur le tableau de bord, qui prend cher à son tour.
J’attrape ses mains et je la stoppe. Je lui fais peur car je serre fort ses poignets entre mes doigts. Je le sais. Mais il faut qu’elle m’écoute.
« On doit se mettre à l’abri… pour la nuit !»
Elle fait mine de se calmer, et me demande par une mimique de la lâcher. Ce que je fais sans tarder et sans me méfier. Elle attrape la lettre de Landrie, dans la poche intérieure de sa veste, et s’empresse de la déplier pour la lire. Je la lui arrache avant même qu’elle n’ait le temps de lire les trois premiers mots.
-RENDS MOI ÇA IMMÉDIATEMENT !
-Il faut que tu me fasses confiance Cassidy ! Lui dis-je en jetant la feuille de papier par la fenêtre.
Je démarre avant même qu’elle ne soit retombée sur le sol.
Cassidy me fusille du regard. Et hurle à la mort.
La partie continue
Lucas a récupéré Julian en moins de deux. Après avoir analysé la situation ensemble, ils en sont venus à la conclusion que Dan ou Nathan Anderson, peu importe son nom, cet individu, travaillait pour la CIA ou du moins était sous la protection de cette dernière. Il fallait à tout prix retrouver la personne qui le protégeait, et lui raconter les faits. Cette personne devait absolument comprendre le mal qu’il était en train de faire. Julian avait besoin de faire son deuil, et ça ne passerait que par le fait d’obtenir justice. Personne n’est au-dessus des lois. Une enquête ardue se profilait. Du moins c’est ce que pensait Julian. Mais c’était sans compter qu’une bonne étoile veillait sur lui. Cette bonne étoile avait un prénom « Max ».
-Je vais lui arracher la tête à ce fumier !
Julian ne décolère pas. Il attrape le paquet de clope sur le tableau de bord, et s’en grille une. Il tire et retire sur sa cigarette, desserrant à peine la mâchoire. Un appel sur la station radio attire son attention. Un agent lui demande de le rejoindre immédiatement devant l’IHU Méditerranée à Marseille. Julian et Lucas se lancent réciproquement le même regard, stupéfaits. Pas le temps de poser la question fatidique que la voix de Max surgit.
« Bouge-toi le cul Julian ! »
Dix-neuf heures et vingt-deux minutes
Il fait presque nuit. Il y a une vingtaine de minutes que nous roulons sur des routes de campagnes. Cassidy s’est faite muette comme une carpe. Je n’insiste pas. Elle comprendra bientôt. Je me dirige dans un domaine viticole. Je connais le propriétaire parce que j’ai des clients partout. La drogue ne connaît pas de frontière. C’est drôle que je me souvienne de lui. Et je ne tarde pas à comprendre pourquoi en arrivant sur le parking de la vente directe. A peine ai-je entrouvert la portière, que son rottweiler me saute dessus. Il me flanque des coups de langue, et le contact de ma main sur son poil me donne un flash-back. Si chaque souvenir me permettant de retrouver la mémoire est crucial, j’aurais préféré oublier à jamais celui qui est en train de revenir.
Flash-back
Ma vie…Je vis dans une citée Toulonnaise où la violence est la reine du royaume. L’humanité n’existe pas. J’ai enchaîné les foyers, après avoir vu ma mère mourir sous les coups de mon beau-père. Ma sœur et moi avons été séparés très jeunes. Je ne l’ai jamais revue. Je n’ai jamais connu mon vrai père non plus. Ma mère a emporté son secret dans la tombe. Je me suis enfui d’une famille d’accueil dans laquelle j’étais tombé, une horreur cette famille de cassos ! Il n’y a que le pognon qui compte dans ces situations-là ! Fauché, sans famille sans rien, je me suis retrouvé à la rue. SDF à seize ans à peine, une situation que je ne souhaite même pas à mon pire ennemi, j’avais récupéré un chien errant, un dog argentin blanc. Je l’avais appelé Scotty. Des fils de putes habitants dans des cités voisines n’avaient pas tardé à me repérer mon chien et moi. J’avais beau changer de lieu pour dormir, ces enfoirés me retrouvaient à chaque fois. C’est à Scotty qu’ils en voulaient. C’était une belle trouvaille pour les combats de chiens qu’ils organisaient dans les caves sombres et désaffectées. Ils pensaient se faire du fric mais Scotty c’était un brave. Il y a peu d’effrois comparables à celui que j’ai ressenti un beau matin en découvrant le cadavre de mon chien sur les rails du train, complément lacéré, entaillé de crocs féroces, sans une ombre de pitié. C’est la drogue qui m’a sorti de là. C’est une phrase horrible mais c’est la réalité. Parce que ce même matin, fou de rage et n’ayant plus rien à perdre, je me suis vengé de ces gars… Je n’ai jamais été recherché par la police, qui devait penser à juste titre « bon débarras de ces sales types ! ». Ce passage de ma vie est trop sauvage que je rentre davantage dans les détails, mais ce qui compte, c’est le tournant que ma vie a pris suite à ce chaos. Ma violence, ma soif de sang, ma rage n’avaient pas de limite. C’est ce qui a rendu ma vengeance particulièrement sordide. Une rumeur a circulé et a séduit un dealer, qui m’a embauché. Il y a des vrais tarés sur la planète si vous saviez. C’est comme ça que je suis devenu guetteur. Puis, j’ai gravi les échelons, et comme j’étais un surdoué en manipulation de produits chimiques, j’ai fini assez haut placé, dans une citée marseillaise cette fois. J’ai survécu aux règlements de compte. Peut-être que j’avais une bonne étoile finalement. Véritable bras droit des barons de la drogue, j’étais à la fois leur conseiller sur la marchandise, et quand il le fallait, leur homme de main. Une sorte de mercenaire. Et puis un jour, au beau milieu de ce parcours fracassé, un ange est apparu. Leslie. Quand j’ai vu cette fille pour la première fois, elle était assise dans la salle d’attente de Landrie. Elle le consultait comme psy, alors que moi je venais lui fournir de la dope. De la bonne dope. Celle que je fabriquais personnellement dans mon laboratoire, que j’avais installé dans cette fameuse citée marseillaise. Il prenait du ginkgo, ça décuplait ses facultés mentales. Il en était fou. J’avais développé avec lui une relation particulière. Il m’apprenait à changer mon mindset, des notions sur le développement personnel, qui m’ont beaucoup aidées, même si je refuse de l’admettre, en échange, je cherchais pour lui une variante à son produit préféré. Landrie était vraiment en mal de sensation, et il lui en fallait toujours plus. C’était son défaut. Et moi ça faisait mon affaire. Parce qu’il ne pouvait plus rien me refuser. Quand je lui ai parlé de Leslie, il n’a pas eu d’autres choix que de me fournir toutes les informations que je voulais à son sujet. Son histoire, les raisons de ses consultations, là où elle vivait. Je savais tout d’elle. C’est très mal, je sais. Mais j’avais une bonne raison. Malgré le fait que j’ai le double de son âge, j’étais tombé raide dingue de cette fille. Je n’avais jamais connu cela avant. J’étais blindé de tous sentiments. Et elle, en un seul regard, elle avait littéralement explosé tous les murs que j’avais construit pour me protéger du monde extérieur. À force de me voir sortir du bureau de Landrie à la même heure où elle y entrait, elle avait fini par m’offrir un sourire. Puis un deuxième un peu plus long. Et ainsi de suite. J’ai alors compris que mon attirance était réciproque. Doucement, j’ai commencé à lui parler, et une vraie connexion est née entre nous. Elle allongeait, petit à petit, ses rendez-vous chez Landrie. Tout d’abord de quinze minutes, puis de vingt, jusqu’à la demi-heure. Sa mère n’y a jamais rien vu. Elle pensait que sa fille avait vraiment besoin de ce psychiatre. Elle était d’autant plus charmée, quand Landrie ne lui faisait pas payer de supplément. Je m’en chargeais pour elle. Tout le monde y trouvait son compte, en apparence. Un jour, je lui ai donné rendez-vous au centre commercial. Je savais qu’elle devait y aller avec une amie. Leslie n’avait mis personne dans la confidence de notre idylle. Elle avait prétexté un mal au ventre auprès de cette fameuse amie, et s’était simplement excusée de devoir rentrer chez elle. Nous avions pu passer un après-midi dans un parc. C’était une journée de printemps magnifique. Chaque fois que je la retrouvais, j’avais la sensation d’être quelque d’autre. Je me sentais chanceux de lui plaire en retour. Je ne l’effrayais pas. Elle me surprenait par sa bienveillance, sa tolérance, son sens de l’humour malgré son jeune âge. Elle avait déjà vécu plusieurs vies pour être aussi rayonnante. J’adorais nos conversations sur le sens de l’existence. Elles étaient vraies, profondes, et sincères. C’est une des raisons pour lesquelles je me suis fait tatouer sa phrase préférée, sortie d’un des bouquins de Landrie, « n’oublie jamais de rêver ». Bien sûr, je lui avais caché mes activités fructueuses et surtout illégales, mais elle connaissait tout sur le reste de mon existence. Elle pensait que j’étais batteur dans un groupe de rock sur le point de percer. Je n’ai jamais vraiment su si elle avait cru à cette version-là de ma vie, où la musique m’aurait sorti de la rue et de la misère. Je crois qu’elle était bien trop intelligente pour s’être fait duper. J’avais romancé mon existence, bien comme il faut, oui, mais c’était un mensonge auquel j’aurais voulu croire moi aussi. Est-ce si mal ? Leslie me donnait de l’espoir. J’étais en train de devenir meilleur. Je le sentais au plus profond de moi. Moi qui n’avais connu, jusqu’à lors, que la survie, j’étais en train de goûter au bonheur. Je voulais changer de vie. Pour elle, pour moi. Et j’étais sur le point d’y arriver parce que je venais de faire une découverte extraordinaire en manipulant un liquide précieux et rare. C’était un véritable miracle. Mais tout a été balayé ce soir de juin.
Une vielle connaissance
-Stany ?! C’est toi mon vieux ? Qu’est-ce que tu viens foutre là ? Ça fait un bail ? Lance un homme approchant la quarantaine, petit et trapu, dégarni, et vêtu d’une tenue de travail. Il s’agit de Tony, un ancien client.
-Ça fait combien de temps que je t’ai pas vu ? Deux ans ? Trois peut-être ? Tu t’es envolé comme une colombe… je vois que t’es en bonne compagnie ! Je comprends mieux mon pote ! Demande Tony sur le ton de la plaisanterie, tandis que Cassidy nous fusille du regard à travers le pars brise de la voiture.
-Par contre toi, c’est pas la grande forme on dirait ?! Qu’est-ce qui t’arrive mon pote t’es en cavale ? Continue Tony avec l’attitude d’un adolescent attardé.
-Tu ne crois pas si bien dire ! En fait, j’ai vraiment besoin de ton aide, Tony !
-T’es pas sérieux ? Je veux pas d’histoire ! Tire-toi et vite !
-Non, non Tony attends ! Je te ferai livrer des produits … tout ce que tu veux… mais là j’ai vraiment besoin de ton aide !
-J’veux pas d’t’a merde, j’ai arrêté les conneries il y a longtemps ! Allez maintenant casse-toi avec ta
gonzesse !
Tony tourne les talons.
-Et trente mille euros ? C’est une belle somme non ? Je tente le tout pour tout.
Tony s’arrête. Il est de dos, mais je sais que ça le fait réfléchir.
-Cinquante ! Lance t-il en se retournant vers moi.
-J’crois que j’ai pas le choix … il me faut une bagnole, un téléphone prépayé, un endroit pour passer la nuit…
-Eh ben ma gueule, t’veux pas que je te suce aussi ?!
-Ferme ta gueule Tony !
Il réfléchit. Il réfléchit encore. Mais je le connais par cœur, sa décision est déjà prise. Les mecs comme lui ne refusent pas une telle somme tombée du ciel.
-Comment je peux être sûr que tu vas me donner le fric ?
-J’ai toujours été un mec de parole !
-Ouais mais là, ça suffit pas !
-Tony, t’auras ton pognon ok ! Et ça nous fera une soirée… en guise du bon vieux temps !
-Allez ça va… ramène ton cul ! Et planque ton tas de boue, qui te sert de caisse, dans la grange ! Tony finit par céder.
IHU MÉDITERRANÉE
Dans une petite rue située à l’arrière de l’institut, Max attend. Il est appuyé sur le capot de sa voiture. Il est pâle, mais fait toujours preuve d’un sang-froid remarquable. Tout juste arrivés sur le lieu de rencontre, Lucas et Julian quittent leur véhicule un peu plus loin, et le rejoignent à pied. Max enlace Julian en guise de réconfort. C’est sa façon de lui témoigner toute sa compassion dans cette épreuve. Les trois hommes montent à bord. Max au volant, Julian côté passager et Lucas à l’arrière. Même si la présence de ce dernier déplaît fortement à Max, il ne lui a pas laissé le choix. Lucas tenait fortement à participer à la partie. Et puis, il avait lui aussi mener une enquête remarquable. Après plusieurs coups de fils, pas toujours agréables il faut le dire, il avait réussi à rassembler quelques éléments plutôt étonnants. Un haut placé de la CIA avait un rendez-vous très important en France, son vol venait d’atterrir, il y a seulement quelques heures à Marignane. Tout pousse à croire que la présence de cet homme est liée de près ou de loin à Dan Davis. Quant à Max, ses découvertes sont toutes aussi intrigantes. Un professeur français très réputé dans le monde pour ses recherches en virologie, le Professeur Graud, a de près ou de loin des relations étroites avec Davis. Julian est complètement abasourdi par toutes ces informations. Comment est-ce qu’une racaille de banlieue arrive à réunir dans son cercle privilégié deux puissants hommes avec une influence mondiale ? Les doutes sur son identité deviennent de plus en plus grands. Ça tourne en boucle dans sa tête. « Davis ne se souvient de rien parce qu’il n’est pas l’assassin de sa belle-fille. Ou bien Davis est couvert et intouchable. Davis ne sera jamais inquiété ». Un petit vélo dans la tête de Julian qui le rend littéralement fou. La haine ne l’a jamais autant dévoré que depuis ces dernières vingt-quatre heures. Il est sur le point de perdre totalement le contrôle.
-D’après ce que je sais… le Profession Graud n’est pas sorti du bâtiment. Je pensais y aller en éclaireur… poser quelques questions…
-Lucas et toi, Max, en avaient déjà bien assez fait… il est temps pour moi de prendre le relais… rentrez chez vous !
-Julian… cette affaire est bien trop importante pour que vous la preniez en charge à vous tout seul ! On va se poster, Max et moi, aux différentes issues…
-Non Lucas ! Toi tu restes encore une fois en dehors de tout ça ! Lui lance Max, en lui mimant un non de la main, comme on le ferait pour un enfant.
-Max arrêtez vos conneries ! J’suis plus un minot !
-Ah oui ?! Rappelle-moi donc ton âge ?
-Qu’est-ce que ça peut faire, je suis sorti premier de ma promoti …
-Lucas ! Rentre chez toi s’il te plaît ! Il y a eu assez de mort dans tout ça ! Quitte cette bagnole de merde ! Rentre chez toi putain ! Quitte ce job pourri ! Trouve toi une belle femme ! Fais-lui de beaux petits… Voyage ! Vis putain ! Profite de tout ce que tu peux !
-Julian ! Tu…
-Regarde nous ! Regarde-nous putain ! Est-ce que t’as vraiment envie de nous ressembler ? Deux connards avec des vies de connards et des vraies gueules de connards ! S’énerve Julian tout en se tournant vers Lucas.
-Allez Lucas ! Mon grand sois gentil ! Max prend le relai en fixant le jeune policier dans le rétroviseur. Puis, il se tourne vers l’arrière en plongeant ses yeux dans les siens.
-M’oblige pas à te dégager à coups de pied au cul !
-Le problème, les gars, c’est que même si j’voulais j’pourrais pas !
-Arrête tes conner…
Max n’a pas le temps de finir sa phrase que Lucas leur montre une capture d’écran sur son téléphone.
-C’est une autorisation d’accès urgente au bâtiment. Ils reçoivent des corps comme dons à la science… J’ai simulé une erreur… avec demande de vérification immédiate. Elle est à mon nom… Sans moi vous n’avez aucun moyen d’accéder au Professeur Graud. ! Ne rêvez pas ! Il ne recevra jamais deux vieux flics comme vous… avec, qui plus est, des gueules de connards !
Et toc !
Dans la gueule du loup
Tony nous « offre » le gîte et le couvert. Il nous ouvre une porte donnant sur un petit studio. Il est assez moderne. Par chance, il n’est pas loué sur Airbnb pour cette nuit. Et Tony vit seul, alors on ne risque rien, du moins pour le moment. Il nous laisse nous installer, et part immédiatement chercher ce que je lui ai demandé. Quant à Cassidy, elle revient à la charge.
-Qui est Stany ? Hum tu peux me le dire ?
-C’est ma véritable identité… Stanislas, ou Stany dans le milieu.
-Alors qui est Dan Davis ?
-Je ne sais pas… je te jure que je ne le sais pas !
-Tu te fous de ma gueule ! Ça t’amuse de me prendre pour une conne en fait c’est ça ? S’énerve Cassidy. Elle est si furieuse qu’elle va finir par déchirer mon T-shirt, qu’elle serre fermement dans son poing, tandis que son autre main est prête à me refaire le portrait.
-S’il te plaît, il faut que tu me fasses confiance !
-Tu dis toujours la même chose ! Tu tournes en boucle ! Et plus les choses avancent plus tu…
Je ne la laisse pas finir sa phrase. J’attrape ses deux poignets et l’embrasse de force. Malheureusement pour moi, cela n’a pas le même effet que la première fois.
-Lâche moi espèce de…
-De quoi ?! De violeur ?!
J’avais oublié qu’elle se mettait à croire ces conneries.
-Qu’est-ce qui me prouve le contraire ? Demande-t-elle tout en s’éloignant de moi, l’air effrayée.
-Cassidy… je t’en prie ! Ne sois pas stupide !
-Ah parce que c’est moi qui suis stupide en plus ?! Tu dis que tu ne te souviens de rien, depuis presque vingt-quatre heures ! Tu savais où se trouvait Landrie, ses armes, cette putain de lettre que t’as bizarrement foutue par la fenêtre ! Tu m’as prise en otage ! Tu me dis que tu m’as sauvé la vie, il y a quatre ans ! Et maintenant ce fameux Tony ! Pouf, comme par magie, on atterrit chez lui ! Eh c’est toi le malade dans l’histoire !
-D’accord, je te l’accorde ! Ok c’est vrai tout ça semble complètement délirant ! Mais la mémoire me revient partiellement ! On dirait que l’adrénaline m’aide… je reconstruis un puzzle… j’ai besoin de toi ! Je t’en supplie !
Elle me regarde de travers, c’est vrai que je ne lui laisse pas vraiment le choix.
-C’est quoi la suite ? On va braquer une banque, et tu vas te rappeler que tu étais braqueur ?
-Non… je suis chimiste, Stany est vraiment mon surnom dans le milieu de la drogue. J’ai un business. Tout ça j’en suis sûr. Je connais du monde. Beaucoup de monde. Landrie, c’était un de mes clients. J’ai connu Leslie chez lui… je n’aurais pas dû la séduire, elle était beaucoup plus jeune que moi, c’est vrai aussi… mais… tout était sincère… je ne lui ai fait aucun mal… elle
-Alors pourquoi cette pauvre fille est morte ?
-Je ne sais pas…
-Si tu sais ! Et tu mens !
Cassidy fond en larmes. Ça me crève le cœur de la voir s’effondrer.
-Arrête ! Lui dis-je, tout en m’approchant d’elle pour la serrer dans mes bras. Elle sursaute.
-Ne me touche pas !
-Ok je comprends… je…
Je recule tout en lui faisant signe que je reste en retrait.
-Pardonne moi ! Je lui implore ce pardon tout en sortant de la pièce. Je referme la porte derrière moi et m’appuie une seconde sur l’encadrement de celle-ci. J’essaye de me remémorer mais rien ne veut venir. Cassidy a raison, qu’est-ce qui est donc arrivé à Leslie ? Je ne me souviens pas de sa mort. Pourquoi Landrie m’a-t-il accusé moi ? C’est impossible, je n’ai pas pu la tuer. J’étais fou d’elle. Je ne peux pas être un psychopathe. C’est impossible. Comment pourrais-je n’avoir aucun souvenir d’un acte aussi atroce dont je serais l’auteur ? Rien ne me vient. Mon épaule me fait souffrir. La plaie s’est ré-ouverte. J’ai besoin de changer mon pansement. Et je me sens fiévreux. J’ai remarqué en arrivant qu’il y a des transats dans le jardin. Je décide de m’y reposer quelques minutes en attendant le retour de Tony. Je finis par m’assoupir.
En plein cauchemar.
J’entends des cris. Ça hurle. Leslie est furieuse. Elle me reproche de lui avoir menti. Je voulais changer de vie. Et la première étape, ça a été de lui avouer la vérité sur qui j’étais. Elle n’a pas apprécié. Et pour cause, elle aussi commençait à voir de sentiments profonds pour moi. Elle se sentait trahie. J’ai tenté de lui expliquer. J’ai demandé pardon. Nous venions de vivre un moment merveilleux. J’aurais voulu lui offrir une nuit d’amour digne de son nom, et non la banquette arrière de ma caisse. Mais la vie à cette époque-là ne nous le permettait pas. Chaque court instant avec elle était un cadeau. On profitait de quelques heures hors du temps que la vie nous accordait. Et quand elle était dans mes bras, plus rien autour n’existait. Cette nuit-là a été la plus belle de toute mon existence... Jusqu’à ce que je lui dise qu’en réalité, je créais plus de drogue que de musique. Cela l’a mise hors d’elle… Il y avait de quoi. Trahie et humiliée, elle m’a giflé. Je n’ai pas supporté qu’elle ne veuille plus me voir. Je n’ai pas encaissé qu’elle me quitte. Elle est sortie de la voiture, elle a couru dans la rue. Je revois encore sa silhouette s’éloigner. J’ai chialé comme un môme. Je me suis aussi enfui au volant de ma caisse... J’étais sous le choc. Je ne savais plus quoi faire. Elle ne pouvait pas me laisser. Je ne pouvais pas vivre sans elle. Et quand j’ai réalisé cela environ cinq kilomètres plus loin, j’ai fait demi-tour. C’était l’horreur… Du sang. Des larmes. Et encore des cris.
-STANN ! STAANNN !
Cassidy ?! Oui c’est bien sa voix qui me sort de mon cauchemar. Elle hurle. Elle a l’air en danger. Je ne sais depuis combien de temps je me suis assoupi, peu importe je me lève en trombe. Je cours à toute vitesse en direction du studio, d’où viennent les hurlements. Mes jambes sont lourdes, mais là aussi peu importe, je fonce. La porte est entre ouverte. Je la fais claquer contre le mur en entrant à toute allure, et découvrant ce salaud de Tony s’agitant sur Cassidy, qui se débat. Ce fils de pute a essayé de profiter d’elle pendant qu’elle dormait. Et le temps qu’elle réagisse, il était déjà allongé de tout son poids sur elle. Je l’étrangle avec le seul bras encore valide qu’il me reste, et lui me plaque en arrière avec la force de son dos. Cassidy se relève. Son haut est déchiré, laissant apparaître un de ses seins. Elle lui flanque un coup de poing… puis un deuxième… puis un troisième… elle s’acharne. Elle y met toute sa hargne. Je relâche mon étreinte, et Tony tombe à genoux. Elle le finit à coup de pieds.
-C’est bon Cassidy… calme toi calme toi. Lui dis-je tout en la serrant fort contre moi. De peur ou de rage, elle tremble de tout son corps. Je l’aide à s’assoir sur le bord du lit, afin qu’elle reprenne un peu ses esprits.
-Ça va aller t’en fais pas ! Cet enculé ne te fera plus rien ! Lui promettais-je tout en retirant douloureusement l’écharpe de mon épaule.
-Allez dégage de là !
J’attrape cette ordure de Tony, à moitié sonné, par le col et le traîne jusqu’à dehors. Je l’oblige à avancer en direction de la grange. Une fois à l’intérieur, je lui fais regretter son geste. Au bout deux minutes, il est déjà méconnaissable, il pisse le sang, suffoque et implore ma pitié, ce qu’il ne risque pas d’avoir. C’est alors qu’il me coupe dans mon ultime élan par une révélation sidérante.
-Bakhir est… à tes… trousses ! Il va…il va te faire la peau ba… batard !
-Bakhir ?
Tony rit, laissant apparaître ses dents rouges de sang. Il arrive tout juste à parler.
-Tu lui… tu lui... dois… deux millions d’euros ! T’es MORT meeeeccc !
-Il est où ce fils de pute ?
-Pas loin… pas loin… mon pote !
J’ai envie de lui arracher les yeux.
-Parle putain il est OÙ ?
-Il a su… que tu t’étais fait… serré… par les keufs… il ne… parlait plus que de ça… au club à putes… ça fait deux ans qu’il te cher… il te cherche… il va te bouffer tout cru !
Tony continue de ricaner. Quant à moi, je me décompose.
Alerte rouge
Je retourne comme un fou à l’intérieur de la baraque. J’attrape le sac de course avec tout ce dont j’ai besoin.
-Cassidy ! Cassidy !
-Qu’est-ce qui passe encore ?
-Monte dans la 307, démarre le moteur… il faut qu’on dégage TOUT DE SUITE !
-Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
-On va se faire tirer comme des lapins !
-Par qui ?
-Promis je te dis tout dans la bagnole, mais là fais-moi plaisir BOUGE TON CUL !
Il y a une armoire dans la grange, planquée dans le fond, je l’ouvre, et comme je m’en doutais, elle est pleine à craquer d’armes en tout genre. De quoi faire la guerre. Des grenades, un fusil à pompe, un M16, quatre revolvers, et j’en passe. Ce mec est un vrai taré !
Il y a un sac avec du fric. Pas mal de fric ! J’embarque une partie de ma trouvaille, et me tire vite fait.
-C’est à moi tout ça enculé ! Crie Tony, encore allongé sur le sol, pissant le sang, et essayant de me crocheter au passage.
Je monte dans la voiture qui patine avant de foncer à travers champs.
Ça ne finira jamais !
De leur côté, au même moment
Max et Julian grincent des dents mais se rendent vite à l’évidence, ils n’ont pas vraiment le choix. Il faut dire que le petit manque pas d’audace. Et puis merde !
Ça sera à Lucas de s’y coller. Ce dernier descend de la voiture, et se dirige vers l’IHU. Il se retourne au milieu de la route, et lance un regard amusé à ses deux collèges restés sur le carreau.
-Souhaitez moi bonne chance ! Leur lance-t-il accompagné d’un clin d’œil.
Max s’approche du pare-brise et lui répond par un doigt d’honneur. Julian esquisse un léger sourire même si son cœur se serre à chaque pas que le gamin fait, le rapprochant un peu plus du dénouement de toute cette affaire. Et ce que Lucas compte bien découvrir, c’est la vérité sur ce fameux « Dan ». Quelle est donc sa véritable identité ? Quel lien a-t-il avec ce Professeur renommé, ou encore cet agent de la CIA ? Et les questions ne tardent guère à se multiplier dans son esprit.
Lucas monte les quelques marches situées sur le devant du bâtiment, avant d’arriver dans un couloir au plafond bleu. Il se présente à l’accueil, et à la vue de l’heure tardive, un vigile lui lance un « c’est fermé ! ». C’est alors qu’il lui montre sa carte de police, et lui explique être enquêteur, justifiant ses propos par sa frauduleuse demande de vérification d’un corps. Le vigile appelle une jeune femme en blouse blanche à travers un long couloir. Après avoir réitéré son explication, Lucas ajoute à sa demande, la volonté de rencontrer le Professeur Graud. Elle lui répond poliment que l’homme en question est actuellement en rendez-vous privé, et qu’il lui sera difficile de le déranger immédiatement. La jeune femme le fait patienter, cherchant une personne plus apte à le recevoir. Elle prend son téléphone, et commence par le premier étage. Puis le deuxième. Tous semblent se renvoyer la patate chaude. Pendant ce temps, Lucas observe autour de lui un maximum de détails, faisant mine de faire les cent pas. Au bout de plusieurs minutes, le jeune homme s’impatiente et hausse le ton. Il indique à l’infirmière que le personnel, ainsi que le Professeur Graud n’ont guère d’autres choix que répondre à ses questions, sous peine de poursuites judiciaires. La jeune femme s’agace à son tour. Elle sait déjà qu’elle va se faire envoyer sur les roses, étant donné que le rendez-vous privé auquel participe le Professeur Graud se situe dans une annexe du bâtiment totalement interdite au personnel. Elle décide tout de même de passer un appel sur le téléphone central. Étrangement, le Professeur répond à la deuxième sonnerie.
-Allô !
-Professeur, il y a à l’accueil un jeune… Oh…euh…oui, oui… d’accord tout de suite Professeur ! Répond la jeune femme très étonnée.
-Venez ! Je vous y conduis, il semblait déjà prévenu de votre visite ! Propose la jeune femme se tournant vers Lucas, et en lui faisant signe de la suivre. Ce dernier est très surpris par ce que lui affirme la jeune femme. Visiblement il y a malentendu sur la personne, mais peut-être que tout compte fait, cela fera bien son affaire. Il la suit d’un pas assuré. De chaque côté du couloir qui mène sur une petite cour extérieure, il y a des chambres qui ressemblent à celles dans les hôpitaux, parfois les portes sont ouvertes donnant une visibilité sur les patients. Lucas évite au maximum de croiser leur regard, cela le met mal à l’aise, et il est déjà bien assez nerveux comme cela. Il profite des plusieurs mètres à parcourir pour travailler son texte, le but étant de savoir au final, si le Professeur Graud a un lien avec le supposé meurtrier de Leslie. Et Lucas doit la jouer fine, il sait que son interlocuteur va certainement lui mentir, mais il sait parfaitement que l’attitude en dit bien plus long qu’on ne le croit. Il croise un certain nombre d’hommes et de femmes, en blouses blanches, à qui il fait un signe de la tête par politesse. Enfin, la jeune femme ouvre une porte vitrée, et indique du doigt un petit bâtiment en forme de soucoupe volante. Il n’y a pas de vitre, seulement une petite porte mentionnant par un panneau rouge « accès strictement interdit ».
-C’est ici… Frappez à la porte pour indiquer votre présence.
Lucas la remercie et s’exécute.
Trois coups sur la porte et la partie commence.
A l’extérieur
Max allume clope sur clope, c’est un moyen pour lui de déstresser. Julian se ronge les sangs. La nuit devient de plus en plus noire. Seuls les phares de quelques voitures qui tournent dans la rue, dans laquelle ils sont garés, viennent éclairer par moment leurs visages aux traits tirés. La fatigue commence à se faire sentir. Ce sont les nerfs qui prennent le dessus. Le silence règne aussi. Difficile de trouver les mots pour Max. Julian, lui, ne peut s’empêcher non plus de penser à cette pauvre fille Cassidy. A cette même heure, elle est seule avec ce détraqué, cette ordure de la pire espèce. Dieu sait ce qu’il peut bien lui faire subir. Naïve, elle s’est laissée avoir comme une débutante par cet enfoiré. Et puis, sa mission n’a pas de sens, elle croit sauver le monde alors qu’il n’en est rien. Elle est juste un pion sur le plateau d’un échiquier d’un psychopathe. Est-elle même encore en vie ? Julian refuse d’imaginer qu’elle puisse être une victime de plus de ce monstre. Le temps presse, il faut agir.
-Je n’en peux plus d’attendre… tant pis j’y vais ! Julian sort comme un fou du véhicule.
-Julian reste là ! Eh merde !
Max tente de le retenir par le bras mais trop tard. Il sort à son tour à toute vitesse, en jetant sa clope sur le trottoir.
Coupés tous deux leurs élans respectifs, ils lèvent les mains en l’air. Trois hommes armés les encerclent.
-OÙ EST CE FILS DE PUTE DE STANY ? Hurle l’un d’entre eux.
Max et Julian se regardent, totalement sidérés.
Tout se complique
Un homme ouvre la porte. Il est grand, les cheveux grisonnants, et porte des lunettes à travers lesquelles brillent deux yeux bleus. Il est aussi vêtu d’une blouse longue et blanche.
-Pourquoi n’es-tu pas passé par la porte sec… mais… bordel de merde ! Qui êtes-vous vous ?
-La police, Professeur Graud !
-Non de Dieu !
Les pleurs d’une fillette attirent l’attention de Lucas.
-Que se passe-t-il Antoine ?
Léonard Guérin. « C’est bien lui ! » Lucas le reconnaît immédiatement.
-Oui que se passe-t-il ici Monsieur Guérin ? Ajoute Lucas.
L’agent de la CIA devient livide.
Lucas force un peu le passage.
-Non vous… vous n’avez pas le droit… de…
Le Professeur tente de l’empêcher d’avancer, mais Lucas s’empresse d’entrer dans la pièce d’où proviennent les cris. En une fraction de seconde, tout type de scénarios lui passent par la tête : trafique d’organes, réseaux de pédophiles… ils sont tous plus sordides les uns que les autres. Mais qu’est-ce que ces deux mecs en lien avec un psychopathe orchestrent-ils ?
-Plus un geste ! Guérin met en joue Lucas. Il lui fait comprendre de se taire en posant son index en travers de ses lèvres.
-A genoux ! Mains sur la tête ! Chuchote-t-il.
Le Professeur referme la porte derrière eux, et la verrouille à double tours.
« Max avait raison, cette mission est bien trop dangereuse ! »
Quand tout part à vau-l’eau
Cassidy fonce à toute allure dans le chemin en terre soulevant un nuage de poussière derrière nous. Les amortisseurs de la 307 en prennent un coup, et nous avec. Ça n’arrange pas l’état de ma plaie qui s’est remise à pisser le sang. Il faut à tout prix qu’on s’arrête dans un endroit à l’abri, afin de refaire mes points. On doit tous les deux reprendre nos esprits une seconde.
-Dans une quinzaine de minutes, arrête-toi dans un endroit pas trop en vue…
-Tony va nous faire la peau s’il se met à notre recherche !
-La voiture est pleine d’armes… Il sait qu’il n’a aucune chance de s’en sortir… Ce n’est pas lui qui m’inquiète…
-Alors pourquoi on s’est tiré comme des lapins ?
C’est alors que je me mets à lui raconter tout ce dont je me souviens de ma triste enfance, mon épisode de sdf, mes débuts comme dealer de drogue, jusqu’à ce gars, répondant au blaze de Bakhir. Un des plus grands dealers de Marseille. Ça faisait un moment qu’il dirigeait un gros réseau de substances en tout genre. J’étais son bras droit. Il y avait sûrement une part d’opportunisme chez moi, je dois l’avouer, mais d’un autre côté je n’avais guère d’autres choix. J’ai fait gagner à ce voyou un tas de pognon. Une montagne de fric. Des sommes folles et inimaginables pour le plus commun des mortels. Sans moi il n’était rien… Alors imaginez son état quand je suis parti en cavale. Cette même cavale que je raconte à Cassidy. Je lui explique mon flash de tout à l’heure. Ma rencontre avec Leslie, notre relation…etc.
-Il faut que tu me croies… quand je l’ai laissée elle était toujours en vie ! Jamais je n’aurais pu lui faire le moindre mal !
-Tu veux dire à part lui mentir… tout ça pour la séduire… lui faire croire que tu étais quelqu’un de bien… alors qu’en fait tu n’es qu’une raclure ?!
Cassidy s’agace de plus en plus à chaque mot qu’elle prononce. Je ne sais plus trop si elle parle encore même de Leslie. Je la regarde comme un enfant qui se fait gronder.
-Arrête de me regarder comme ça… tu sais très bien que tu n’es pas tout blanc dans cette histoire ! Et puis qu’est-ce qu’il a bien pu se passer ensuite pour qu’on retrouve cette pauvre fille sans vie quelques heures après ? Si ce n’est toi, c’est qui ?
Je te jure que ce n’était pas moi Cassidy !
-Et après ?
-Ton boss m’a aidé… cela faisait deux années que nous nous connaissions… puisque qu’il m’a contacté pour te sauver la vie… et cette fois-ci, c’est moi qui lui ai demandé de l’aide… je savais que je serai le coupable idéal pour Leslie, je suis la dernière personne à l’avoir vu en vie ce soir-là… et puis il y avait mon ADN partout… je ne voulais pas aller en taule…ton boss m’a fait sortir du pays… je crois… j’imagine que Bakhir s’est mis à vouloir me faire la peau à ce moment-là… il était loin de se douter que la CIA m’avait fourni une planque, de nouveaux papiers, un lab…
Plus je parle, et plus la mémoire me revient. Je me revois dans un laboratoire. Je ne saurais encore dire précisément où, mais c’était bien un laboratoire, un vrai pour y étudier la chimie et la virologie. Pas pour de la drogue !
-Quoi ?! Allez continue ? Un laboratoire ? Pourquoi mon boss t’aurait-il fourni un laboratoire ? Tu ne vas pas me sortir qu’un dirigeant au sein de la CIA est un gros trafiquant de drogue ?
Je ne lui réponds pas tout de suite. J’ai le regard dans le vague, j’essaye de forcer sur ma mémoire, d’en tirer quelque chose mais cela m’est difficile.
-Stan ? Oh ? Tu m’entends ?
-Oui… je fais ce que je peux mais… mais c’est flou !
-Et au fait, ça fait deux fois que tu me parles de mon boss, tu dis très bien le connaître même, mais tu n’as jamais prononcé une seule fois son nom, alors vas-y, donne-le moi, histoire de voir un peu si tu m’embrouilles ?
-Guérin ! Léo Guérin ! Ça t’en bouche un coin hein ?! Je sais que t’as du mal à croire à ce que je te dis… mais c’est la vérité ! Je n’ai pas tué Leslie, et je suis très probablement de ton côté !
Cassidy ne sait plus quoi dire. Il faut dire que tout se précise.
-D’ailleurs, pourquoi tu es venue me kidnapper à l’hosto ? Si tu n’es pas au courant pour Guérin et moi ? Hein ?! Pourquoi Cassidy ?
Elle est de plus en plus perdue mais sa nature reprend le dessus. C’est plus fort qu’elle, elle veut comprendre.
-Ma mission consistait à venir récupérer un terroriste… tu devais commettre un attentat… et…
-Putain mais ils n’ont pas manqué de me charger, entre tous ! Psychopathe, violeur, meurtrier, terroriste ! Ben ma gueule !
Elle me lance un regard de travers comme si je ne pouvais pas m’en plaindre.
-Un attentat ! Ben voyons et contre qui en plus ? Le président de la République ?!
-Un attentat à l’arme bactériologique !
-Pourquoi Guérin a-t-il inventé une connerie pareille ?
-Il est clair qu’il ne voulait pas que je sache pour votre relation… je crois qu’il a monté toute cette fausse mission uniquement pour que je te ramène à lui ! Et d’après tout ce que tu viens de me dire, il est clair que les deux hommes qui sont venus, à la planque au bord de l’eau, ne peuvent pas avoir de lien avec Guérin… ce qui me dérange c’est que personne ne connaissait l’adresse à part le boss, Jo et moi-même !
-Je ne sais pas… alors il vaut mieux rester prudent… tiens, regarde gare toi dans les herbes hautes, juste là !
Cassidy enfonce la 307 dans un sous-bois. La nuit est bien tombée à présent, cela nous permet de ne pas être trop en vue. Elle tire le frein à main, et se penche immédiatement sur ma blessure ensanglantée.
-Je vais te recoudre !
Une chance que Tony ait tout même acheté un kit de survie, et un téléphone prépayé comme demandé !
Il y a tout ce qu’il faut dans la trousse à pharmacie, je vais te refaire le bandage mais la plaie est purulente, il faut aller à l’hôpital…
-Impossible… les flics vont me coffrer ! Et je ne donne pas cher de ma peau entre Julian et Bakhir ! Le premier à m’attraper ne laisserait même pas mes tripes à l’autre ! D’ailleurs Julian était aussi au courant pour ta planque… donc elle n’était pas si secrète ta forteresse !
-Non c’est Jo qui a dit à Max de venir ! Sans ça il ne t’aurait jamais trouvé !
-Ce Jo était vraiment taré !
-Ne parle pas de lui comme ça ! Respecte sa mémoire ! Il a agi avec son cœur… je te rappelle que tu es soupçonné d’être le meurtrier d’une pauvre gamine !
-Je ne savais pas que les agents secrets avaient un cœur !
-Rends-toi à la police !
Je n’en crois pas mes oreilles, et mes yeux le lui font bien comprendre.
-C’est ta manière de me montrer à quel point tu as du cœur toi aussi ?
-Je t’aiderai… l’enquête sera ré-ouverte, et on trouvera le coupable de Leslie ! Je m’en chargerai personnellement… Il faut faire toute la lumière sur cette affaire ! Tu seras jugé, et sans doute condamné pour le trafic de drogue… mais des remises de peines pourront t’être accordées si tu collabores avec la médecine pour mettre au point des traitements… c’est quelque chose d’extraordinaire… personne ne pourra refuser d’écouter tes découvertes… Je m’en chargerai, je te le promets mais on ne peut pas continuer comme ça … et puis là ça devient urgent… tu risques la septicémie ! Sinon tu vas finir par mourir !»
Sinon elle va finir par mourir !
Oh mon dieu ! Tout s’éclaire !
Cette phrase résonne dans ma tête.
-Cassidy ?! Je crois que… je crois que je dois sauver une petite fille !
Faits comme des rats
Immédiatement désarmés, Max et Julian n’ont le temps de dire un mot qu’ils se retrouvent totalement démunis. Ils abdiquent sans trop se débattre, la tournure de l’enquête s’annonce sombre pour les heures à venir. Ils se sentent « faits comme des rats ». Max sait qu’ils sont entre de très mauvaises mains, et qu’il va falloir tenir bon. Julian, livide, sent battre son cœur à la chamade, des fourmillements lui viennent au bout des doigts et des orteils, et son pouls frappe dans ses tempes. Il est entraîné, mais est-on un jour réellement prêt à se trouver au bout du canon d’une arme à feu tenu par un type de la pire espèce ? Lui-même le sait, le pourcentage de perdre la vie ce soir est élevé, très élevé. Il n’a sur lui qu’une seule arme, la rage. Et, elle n’est pas des moindres. En enfer, elle seule peut faire des miracles.
-Qui êtes-vous ? Ose demander courageusement Max malgré l’ordre donné de faire silence.
-Ta gueule ! C’est moi qui pose les questions ici ! Rétorque avec mépris un des trois hommes cagoulés. Seul son regard glaçant de dureté transperce une masse noire que forme son camouflage de bandit.
-Vous voulez quoi ? S’entête Max alors qu’une pluie de coups s’abat sur lui.
-Arrêtez putain ! On ne sait même pas qui est ce connard de Stany ! Vous faites erreur !
-P’t’être que sa gueule va plus te parler alors ! Affirme l’homme en tendant son smartphone à Julian, sur lequel apparaît la photo de « Dan », comme le prénomme Cassidy.
Julian se décompose, il n’en revient pas.
-Pourquoi tu l’appelles Stany ?
L’homme assène une droite à Julian.
-J’t’ai dit, ici, c’est moi qui pose les questions !
-Peu importe son véritable nom, si j’savais où se trouve ce fils de pute, j’serai en train d’le buter d’mes propres mains ! Balance Julian en crachant un flot de sang.
L’homme ricane.
-Alors on va bien s’entendre ! Ce fumier me doit un paquet de pognon ! Je te laisse jusqu’à demain matin pour me le ramener sinon c’est toi que je fume ! T’as pigé ?! Demain première heure ici avec cette enflure !
Le bandit se dirige vers son 4x4 mais se retourne comme s’il avait oublié quelque chose.
-Et s’il te prend l’envie de prévenir tes p’tit copains les poulets je te fais sauter avant même que t’aies eu le temps de déverrouiller ton tel ! Bouge-toi le cul mon pote ! Tic-tac, tic-tac !
L’homme ricane de plus belle.
Tout bascule
Le cœur battant la chamade, Lucas est contraint de s’allonger sur le sol, mains ligotées dans le dos. Un bandeau lui est posé sur les yeux. Tout bascule et ses plans tournent court. Il ne contrôle plus rien. « Putain de métier de merde, putain de mission à la con… »
Cassidy et Stan
-Comment ça sauver une petite fille ?
-Il va falloir que tu nous conduises à l’IHU de Marseille. Et vite ! Il y a un professeur là-bas… le professeur Graud. Je dois le voir absolument… il aura les réponses à tes questions … et moi j’ai un boulot à terminer !
-D’accord… mais si tu te trompes ? Si ta mémoire te joue des tours ?
-Non Cassidy, je suis sûr de moi cette fois-ci ! Allez fonce !
Cassidy me regarde avec un air inquiet. Je sais qu’elle a peur mais elle n’a plus à s’en faire. Je ferai ce qu’il faut, tout est clair, et tout ira bien. Ma plaie n’est pas belle, mais je devrais tenir le choc… en tout cas je l’espère… et je me l’impose.
-Ton patron a une petite fille gravement malade… elle est atteinte d’une maladie orpheline provoquant une dystrophie musculaire avec forte difficulté respiratoire. Et je…
-Attends un peu… Guérin n’a pas d’enfant !
-Si ! Il a une fille ! Qui elle-même a une petite fille !
-Je serais au courant si c’était le cas !
-Eh bien il faut croire que non !
Cassidy fait la moue.
-Putain mais quel enfoiré ! Il m’a menti sur tout ! Et depuis le début !
-Sois pas vexée ! Il a sûrement ses raisons … et puis, il a pris des risques en venant me chercher la première fois pour te sauver la vie… il doit réellement à tenir à toi… alors je crois vraiment que tu lui fais un faux procès !
-En attendant Jo a perdu la vie… j’pourrai jamais lui pardonner de nous avoir menti !
-Il ne t’a peut-être pas dit toute la vérité sur moi et sur nos relations… mais il ne vous a jamais mis en danger… J’y crois pas une seule seconde !
-Qui sont les mecs qui nous ont attaqué alors ?
-Je ne sais pas … ça sûrement un lien avec moi… ils devaient me chercher ils devaient … oh bordel de
merde ?!
-Quoi ?
-Je viens de comprendre… ils ont sûrement suivi Julian !
-Putain c’est pas vrai ! S’exclame Cassidy tout en tapant à plusieurs reprises sur le volant.
-Jo a donné l’info à Max… ils les ont conduits tout droit jusqu’à nous… mais quel con !
Je regarde Cassidy et une idée inquiétante me traverse l’esprit.
-S’ils savent où Julian se trouve en ce moment… j’crains pour sa vie…
-Il faut qu’on le retrouve à tout prix… tu lui dois bien ça !
-Je sais que tu as raison mais je ne peux m’empêcher de penser à cette petite qui attend que je lui donne un remède… c’est grave Cassidy, son état se dégrade de jour en jour !
-Oui, et le tiens aussi… tu saignes beaucoup trop ! Je ne sais pas je ne sais plus…
-Écoute moi ! Tu vas me conduire à l’IHU ! Je vais m’occuper de moi, et de la petite de Guérin… et toi tu vas retrouver Julian… ok ? C’est le mieux que tu puisses faire…
-Et après ?
-Comment ça ?
-Tu comptes te rendre à la police ?
-Cass’ je…
Je sais combien elle est attachée à la vérité et l’honnêteté, mais je sais aussi, qu’il y a maintenant bien longtemps, j’ai fait le choix d’une tout autre voie.
-Ok alors… je te dépose et je ne veux plus jamais entendre parler de toi… on est bien d’accord ?
-Cassidy…tu ne…
-La ferme !
Nous voilà repartis en trombe.
Une demi-heure plus tard
Julian n’en revient pas. Cette histoire lui échappe d’heures en heures. Max se sent soulagé d’être encore en vie, mais il sait aussi très bien que rien de bon ne se profile à l’horizon.
-Si on ne lui met pas la main dessus on est raides tous les deux !
-Je sais … Répond Julian tout en essuyant le filet de sang qui ne veut pas arrêter de couler le long de sa lèvre.
-J’sais pas comment faire bordel de merrrrdeee !
Max perd son sang-froid. Ce n’est pas dans son habitude, mais les dernières heures n’ont pas été simples. Perdre son ami n’a pas été chose aisée, même quand on est un vieux briscard à qui la vie n’a pas fait de cadeaux. Ça reste toujours aussi douloureux et impossible à accepter. Sa qualité à lui c’est sa faculté à se ressaisir au plus vite. Parce qu’il le faut, quoiqu’il arrive, il faut avancer. C’est dans son tempérament de feu. Max est un guerrier. Le combat ça le connaît. Il ne recule jamais devant lui. Mais cette fois, il a envie de shooter dedans, et de l’envoyer à l’autre bout de la planète.
-Putain de merrrrde ! Julian comment tu t’es démerdé de laisser filer ce fils de pute de bordel de merrrrdeee !!!
-Max ?!
-Quoi Max, y a pas de Max ! Je vais niquer cet enculé tu m’entends je vais le decoup …
-Max !
-Arrête de me…
Julian fait signe à Max de se tourner.
-Non de Dieu, je peux pas le croire !
Malgré l’éblouissement des phares, Julian et Max distinguent deux silhouettes familières dans la voiture qui s’arrête net devant eux. La portière côté conducteur s’ouvre, et c’est avec stupéfaction que Julian et Max voient leur intuition se confirmer.
-Cassidy ?!
-Mais qu’est-ce que vous foutez là ? S’étonne-t-elle ébahie.
Derrière le pare-brise
Max se rue comme un fou sur la voiture, son but étant de me chopper par la peau du cul. Mais c’était sans compter sur le fait que je suis en possession d’un véritable arsenal de guerre. Max n’a pas vraiment le temps de comprendre tout ce qui se passe, qu’il se retrouve pour la deuxième fois en moins de quelques heures au bout d’un calibre près à lui coller une balle dans le crâne. Je pointe mon beretta devant lui, et descends à mon tour du véhicule.
-Maintenant les gars, c’est moi qui décide de comment les choses vont se passer ! Leur assurai-je en leur faisant signe de se mettre sur le côté.
-J’crois pas non… il y a un mec qui te cherche … il va t’arracher la tête en moins de deux… si c’est pas nous c’est lui … dans tous les cas c’est fini pour toi fils de pute ! Me crache littéralement Julian au visage.
-Il est ici ?
La présence de Bakhir ici m’inquiète sérieusement.
Julien esquisse un sourire. Ça faisait bien longtemps que cela ne lui était pas arrivé.
-Ok Cassidy explique leur la situation… je dois entrer à l’intérieur !
Cassidy me lance un regard noir.
-On vient avec toi !
La blague !
La salle des vérités
Je n’ai pas protesté longtemps avant d’accepter que Max, Julian et Cassidy se joignent à moi.
Je sais que la vérité doit éclater au grand jour. Pour Leslie. Sous la menace de mon arme, Julian, Max, Cassidy avancent devant moi. Après avoir contourné le bâtiment, nous arrivons tous les quatre devant une porte en fer noire, moins exposée aux regards indiscrets, fermée par un boîtier à code. C’est un code, établi au préalable entre le professeur Graud et moi. Code faux une fois ! Code faux deux fois !
-Merde !
-Ne me dis pas que tu ne te souviens plus de code ?! S’énerve Cassidy.
-Je te rappelle que je sors d’une amnésie profonde ! Attends une seconde … une seconde !
Cassidy lève les yeux au ciel. Quant à Julian et Max, ils se lancent un regard inquiet.
-Putain c’est quoi déjà ?! Bordel de merde… poussez-vous !
Je tire sur la serrure, qui cède instantanément.
-Je croyais qu’on devait rester discret ! S’agace à nouveau Cassidy.
A l’intérieur
Cassidy a raison de s’inquiéter, le coup de feu a retentit jusqu’aux oreilles de Guérin, et du virologue. Ces deux derniers s’affolent tout comme Lucas, toujours cloué au sol, les yeux bandés. Sans tarder, le visage de Stan apparaît à travers la pénombre d’un long couloir en béton menant tout droit au laboratoire dans lequel toute la tribu finit par se réunir.
-Putain de merde ! Stan ! S’exclame Guérin.
-Que se passe-t-il ici ? Interroge le professeur Graud, tout tremblant à la vue d’autant de personnages non censés être aux courant de leurs manigances.
-Mon dieu Lucas ! Libère le tout de suite fils de p… !
Exige Julian tout en se jetant sur Stan.
-Ok ok tout le monde garde son calme ! Ordonne Cassidy.
-Cassidy ! Je … Guérin peine à trouver les mots pour parler à son agent.
-Ah toi la ferme ! Tu m’as bien prise pour une conne avec ta fausse mission de merde !
-Cass ce n’est pas ce que tu crois … je t’assure !
-Ce que je crois c’est que Jo est mort par ta faute ! Voilà ce que je crois !
Guérin accuse le coup, mais une petite voix toute douce surprend tout le monde.
« Pap ! » Barbouille une petite fille âgée d’un an tout au plus, laquelle s’en suit celle de sa maman.
-Papa que se passe-t-il ?
-C’est ce que je voudrais bien savoir aussi ?
Ajoute le virologue.
-D’accord ! Alors on va essayer de reprendre tous nos esprits, et je vais vous demander à tous de bien vouloir m’écouter jusqu’à bout.
-D’abord libérez Lucas, c’est un jeune, il n’a rien à voir avec tout ça … laissez-le partir ! Supplie Max.
-D’accord, Stan va le détacher … mais je ne peux pas le laisser partir !
-Mais qu’est-ce que vous trafiquez dans ce laboratoire bon dieu ? Interroge Julian qui songe à des choses sordides.
-Rien de mal… je vous assure Julian !
-D’où connaissez-vous mon prénom ? Vous me connaissez ? Demande Julian, complètement perdu.
-Oui, vous êtes policier, et plus important, le beau-père de Leslie !
Julian sent son cœur battre la chamade dans sa poitrine. Il n’a jamais été aussi proche de connaître la vérité.
-Je vous assure, je ne suis pas votre ennemi ! Ma merveilleuse fille a eu une petite fille, ma belle Luccia ! Elle est atteinte d’une maladie rare, incurable mais nous avons un remède à cela ! Je vous en prie laissez-nous la soigner ! Je vous jure que vous m’entendrez ensuite vous raconter toute l’histoire mais là je vous en conjure, par tous les saints, laissez Stan mettre au point le traitement.
-Ce fumier a tué ma belle-fille ! Et vous voudriez que je … que je…
-Papa le temps presse ! S’inquiète de plus en plus la fille de Guérin.
-Julian je t’en prie ! Laisse-le faire s’il te plaît ! Supplie à son tour Cassidy.
Une heure trente plus tard
Julian, après un certain temps de négociation, a fini par abdiquer. Il m’a laissé mettre au point le traitement avec tous le matos fournis par Guérin et le professeur Graud. J’ai eu beaucoup moins de temps que prévu, mon épaule et ma plaie m’ont fait souffrir comme un chien. Heureusement, le Professeur m’a recousu et j’ai pu arrêter de pisser le sang. Il m’a filé des antibiotiques. J’ai tenu le coup. C’est tout ce qui compte. Cassidy m’a observé du coin de l’œil tout le long. Elle est exceptionnelle, et elle ne s’en rend même pas compte. Elle a tenu la main de Julian alors qu’elle tentait de lui faire entendre raison sur la situation. Ce geste m’a touché. Je sais combien elle peut réparer un homme brisé. Je l’ai vue le ramener dans le calme. Elle a tant d’amour dans le cœur. Max, Lucas, Julian et Cassidy sont restés dans une petite salle de l’autre côté d’une verrière me séparant d’eux. Guérin, du haut de son mètre soixante-dix, trempé comme une soupe dans son costard bleu marine, leur a expliqué comment il avait appris qu’il avait une fille, issue de sa relation avec Alicia. Cette dernière avait décidé d’abandonner leur bébé à la naissance. Elle avait fait passer son métier avant. Et puis, elle se sentait incapable d’élever un enfant. Elle avait caché sa grossesse mais elle avait laissé des informations, afin que si elle le souhaite, elle puisse retrouver son père biologique. Léo Guérin. En l’apprenant, ce dernier avait accueilli la nouvelle avec beaucoup d’émotion. Mais apprendre qu’il avait une fille était la plus belle chose qui lui soit arrivé. Alors, quand elle lui avait aussi annoncé qu’il allait devenir grand père, la joie n’en avait été que plus grande. Malheureusement, le ciel n’avait pas tardé à s’assombrir à l’annonce de sa maladie orpheline. Guérin n’avait pas perdu une seule seconde, il m’a financé un labo et m’a demandé de trouver un traitement. J’étais un brillant fabriquant de drogues certes, mais aussi un génie en quête de découvrir des traitements miraculeux. Il avait couvert ma cavale sans la moindre hésitation, et m’avait mis à l’abri. Il avait tant prié aussi pour que ce jour arrive. Mon accident a bien failli anéantir tout espoir de guérison de la petite Luccia. Cassidy était son meilleur élément, il savait qu’elle réussirait à me garder à flot et à me ramener jusqu’à lui, quoiqu’il arrive.
Guérin s’était entretenu aussi avec Julian, lui présentant ses condoléances, puis ses regrets, sur ce qu’il avait pu vivre toutes ces dernières heures, pensant que le coupable du meurtre de sa belle-fille avait été couvert par la CIA. Il lui a aussi assuré que je n’étais pas ce coupable. Il a tenté de mettre la lumière sur des traces ADN, mais rien n’a été concluant. Il s’en désole. J’ai pu voir dans les yeux de Cassidy, à la confirmation de mon innocence, un profond soulagement. Elle m’a longuement souri. Je sais qu’au fond d’elle, elle l’a toujours su.
Le professeur Graud a, ensuite, procédé à l’injection du produit. C’est un essai clinique. Je prie pour qu’il porte ses fruits. Pour Luccia. S’il fonctionne, mon existence n’aura finalement pas été si chaotique.
Totalement exténué, je me suis avancé vers Cassidy, et je lui ai dit :
-Tu sais, tu avais raison, je dois me rendre c’est là meilleur chose à faire. Et ma décision est prise alors fais ce que tu as à faire d’accord ?
Elle m’a regardé avec plus d’amour dans les yeux que ma propre mère n’en a jamais eu.
-J’ai tellement d’admiration pour ton courage, toutes ces épreuves traversées, tu es là, encore debout, tu as peut-être sauvé une petite fille, et je sais qu’au fond de toi sommeille une merveilleuse personne. Tu n’as juste pas eu de chance c’est tout !
Une larme coule le long de ma joue. Elle l’essuie de sa peau si douce.
-Pars … allez vas-y ! Va-t-en !
J’adresse un regard à Julian. Aucun mot ne peut sortir, ni de son côté ni du mien, mais il sait, c’est tout ce qui compte.
Je pose mes yeux une dernière fois sur Cassidy, je sais que c’est la dernière fois que je la vois. Cette fille va terriblement me manquer. Je dépose un baiser sur son front, et je lui chuchote une dernière phrase, que m’a inspiré mon amnésie, car rien ne m’a fait plus de bien qu’oublier le pire :
« Souviens-toi d’oublier »
Elle m’offre un très beau sourire.
Guérin me tend les clefs de sa voiture. Je les saisis, et me voilà en route. Je franchis la porte du labo, l’air est frais, je le sens entrer dans mes poumons. C’est si bon. Je me sens libéré d’un poids. C’est fini !
Et c’est dans le fracas d’une kalachnikov que tout se termine pour moi.
La fin d’une journée n’est que le début d’une nouvelle
Cassidy hurle à la mort en comprenant ce qui vient de se produire, elle se presse pour sortir, mais Julian la retient de toutes ses forces. Elle se débat tout en poussant des cris qui retentissent au milieu d’une nuit noire. Elle s’échappe finalement de ses bras, et se presse près du corps de Stan criblé de balles, gisant au sol. Un homme, le fameux Bakhir se tient, là, devant lui, et crache sur son cadavre.
-Je t’ai crevé comme j’ai crevé ta petite pute !
A cet instant précis, Cassidy comprend qu’il ne peut s’agir que de Leslie. Cette horrible phrase lui glace le sang. Elle recule d’un pas, et c’est alors qu’une balle traverse le crâne de Bakhir projetant sur elle un flot d’hémoglobine. Julian a été plus réactif ces trente dernières secondes qu’il n’a pu l’être tout au long de sa vie.
Cassidy se jette dans ses bras en pleurs.
Trois ans plus tard
Il est environ dix-huit heures, on est au mois de juin. Le soleil descend progressivement sur l’horizon. L’air est chaud. La mer est d’un bleu limpide, et des petites vaguelettes viennent chatouiller les orteils de Cassidy. Elle a troqué sa veste en cuir contre une robe longue à fleurs qui laisse entrevoir un joli petit ventre tout rond. Elle respire le bonheur. Dans sa main vient se blottir celle de Julian. Il pose l’autre sur l’heureux événement qu’ils attendent, tous les deux. Il a fallu des mois pour qu’ils se remettent l’un et l’autre, qu’ils fassent un bout de chemin séparément avant de se recroiser par hasard…ou non. Elle a appris à connaître Julian. C’est un homme bien, qui avait besoin d’amour, tout comme elle. Julian aussi est en paix. Il connaît la vérité sur la mort de Leslie. Elle est la victime d’une vengeance entre dealers. Stan voulait se ranger et changer de vie. Mais personne n’est autorisé à quitter le milieu de la drogue. Stan était la mine d’or de Bakhir. Ce dernier a eu connaissance de l’existence de Leslie, et a aussitôt mis fin à leur histoire d’amour, de la plus cruelle façon qui soit.
À présent, Leslie est en paix elle aussi.
Cassidy et Julian se sont autorisés à faire leur deuil respectif… pour avancer.
SOUVIENS-TOI D’OUBLIER
Émilie Deshon
Émilie Deshon
Autrice de Souviens-toi d’oublier
Certaines choses disparaissent de notre mémoire.
D’autres attendent simplement qu’on les retrouve.